La jeunesse algérienne toujours debout face au pouvoir

Mardi matin, comme tous les mardis depuis 10 semaines, les étudiants manifestent dans le centre d’Alger.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Mardi matin, comme tous les mardis depuis 10 semaines, les étudiants manifestent dans le centre d’Alger.

« Ce sont tous des drogués ! Ils sont là dans la rue, tous les mardis. Et cela ne va les amener nulle part. »

Rencontrée dans une artère commerciale achalandée d’Alger dimanche matin, Samia, juriste à la retraite, avait un rare commentaire critique à poser sur le mouvement en cours en Algérie, qui, depuis le 22 février dernier, cherche à ébranler les piliers du pouvoir autocratique en place. Particulièrement sur les marches des étudiants d’Algérie, qui, chaque mardi, descendent dans les rues pour réclamer la construction d’une nouvelle Algérie libre, démocratique, moderne, égalitaire et juste.

« Il ne faut pas se leurrer. C’est une autre génération endormie par le système, dit cette septuagénaire. Les jeunes passent leur temps sur leur téléphone. Ils ne pensent qu’à s’amuser. Rien ne va changer. »

« Avec le début du ramadan, qui doit débuter au début de la semaine prochaine, tout va s’arrêter, prédit Abder, fonctionnaire au port d’Alger. Le système a le bras long. Il est bien infiltré dans tous les rouages de l’État. Jamais il ne cédera. »

Sous le soleil d’Alger, cynisme et pessimisme poussent encore 10 semaines après le début de l’Hirak, nom donné à l’élan démocratique qui se fait entendre partout au pays. Mais il serait confiné dans la marge et surtout dans l’esprit de quelques anciens, assure Saad, étudiant en droit venu de Biskra, à 300 km d’Alger, pour manifester mardi matin.

« Ils sont à genoux dans leur tête depuis trop d’années, ils ne peuvent pas envisager l’avenir autrement », dit le jeune homme debout, pancarte à la main, au sommet des marches de la Grande Poste au cœur de la métropole, bâtiment autour duquel des milliers d’étudiants se sont massés à nouveau mardi matin pour réclamer le départ des figures du pouvoir en place et l’avènement d’un nouveau régime démocratique. « Nous, nous sommes debout, nous allons être là jusqu’à la fin et nous ne baisserons pas les bras ».

« Qu’ils dégagent tous ! » En chœur, le slogan a une fois de plus été scandé dans les rues d’Alger, toute la journée mardi. Devant la porte de la « Fac centrale », près du tunnel des Facultés, à la place de la Grande Poste, la masse humaine était souriante, dans cette ambiance sereine et festive qui caractérise depuis les premiers jours ce mouvement lancé par les jeunes des stades de foot de la métropole et par les étudiants.

« Nous avons essayé d’appeler à des changements, mais nous n’avions pas le nombre, résume Nabil Mameri, professeur en génie de l’environnement, qui a accompagné ses étudiants à la manifestation mardi. Nous les suivons parce qu’ils ont raison. C’est devenu intolérable », dit-il en parlant du « système ». « Les jeunes sont la locomotive du pays. Ça nous rassure. On commençait un peu à désespérer. »

Dans cette locomotive, Feriel, 18 ans, étudiante en première année de médecine, a le sourire timide, mais le discours assuré. « Je suis là depuis le premier mardi, et je vais être là jusqu’au dernier, dit-elle, entourée de ses amis. Tant qu’ils ne seront pas tous partis, je vais être là. Il faut maintenir la pression. Il faut que le monde entier nous écoute. Nous ne voulons plus de corruption. »

Les signes d’ouverture du régime en place face aux revendications de la rue se sont multipliés encore mardi, avec l’audition de l’ex-premier ministre algérien Ahmed Ouyahia, rencontré comme témoin par un tribunal d’Alger dans une enquête sur la « dilapidation des deniers publics ». La veille, le ministre des Finances, Mohamed Loukal, a également été entendu par la justice algérienne, dépendante du pouvoir exécutif, dans la même enquête.

Mardi matin, la une des quotidiens algériens affichait également des révélations troublantes sur Saïd Bouteflika, véritable dirigeant du pays pendant les années d’incapacité physique de son frère, l’ex-président qui a démissionné le 2 avril dernier.

Selon l’ancien ministre de la Défense Khaled Nezzar, Saïd Bouteflika a envisagé en mars dernier de décréter un « état de siège » pour mater la révolte populaire et de limoger Ahmed Gaïd Salah, chef de l’état-major et actuel homme fort de l’Algérie durant la transition en cours, pour éviter la destitution de son frère. Une mise à jour inhabituelle des discussions au sommet de l’appareil gouvernemental dans un pays où la force du « système » repose sur son opacité. M. Nezzar a dit témoigner « pour l’histoire ».

« On sent un changement ; il n’est pas radical, mais il est là, assure Abdel-Hakim, 23 ans, étudiant en management, rencontré au cœur de la manifestation. C’est un petit pas en avant qui nous force à continuer la résistance. »

« Le pouvoir est affaibli. Il est déjà fini. C’est une question de temps », dit Amar, étudiant en médecine vétérinaire.

Futurs pharmaciens, futurs ingénieurs, futurs sociologues, futurs juristes, futurs comptables… Ils ont été des dizaines à marteler leurs revendications qui, 10 semaines plus tard, sont devenues des « obligations » pour plusieurs. Ils veulent « une Algérie forte, puissante, avec des lois qui embrassent la diversité des origines et la diversité des opinions politiques et des idéologies. Et tout ça dans le respect des gens et de leurs compétences », dit Abdel-Hakim. « Une Algérie dont la bureaucratie accompagne le développement plutôt que de le bloquer comme c’est le cas aujourd’hui », dit Younes. « Une Algérie qui place l’intégrité de ses fonctionnaires et de ses dirigeants au sommet de ses valeurs », dit Medina. « L’annulation des élections du 4 juillet et la construction, avant un nouveau scrutin, d’une démocratie dont la Constitution fait consensus et n’est plus juste là pour servir les intérêts d’un clan », dit Lyes.

« La personne qui espère vaut mieux que celle qui attend et la personne qui attend vaudra toujours mieux que celle qui a perdu espoir », dit un proverbe arabe dans cette langue très poétique. Mardi, la jeunesse algérienne a peut-être dit une nouvelle fois qu’elle attendait le changement. Mais tout en affirmant qu’elle n’est pas disposée à perdre l’espoir.

«Qu’ils dégagent tous!»

Le slogan, scandé à Alger mardi, est né dans les rues de la métropole le 12 mars dernier. Une équipe de Sky News Arabia était alors sur place pour couvrir en direct la manifestation des étudiants. La journaliste affirmait que la destitution du premier ministre Ahmed Ouyahia, ce jour-là, allait calmer le mouvement de protestation. Erreur. Un jeune homme cria alors en arabe : « Qu’ils dégagent tous ! » en ajoutant un mouvement de bras appelant à faire table rase.

« C’était un jeune vendeur de pizza du quartier. Soufiane, qu'il s’appelle, commente Khaled, graphiste dans la trentaine. La vidéo s’est mise à circuler sur les réseaux sociaux et tout le monde depuis a repris la formule pour la chanter dans les rues. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.