Les dattes du marché Clauzel, à Alger

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Scène d’un marché à Alger

« Et puis, c’est comment le Canada ? » Assis à l’ombre d’un arbre, aux abords de la Grande Poste à Alger, Abdel-Hamid voulait savoir. C’était samedi matin. Le soleil plombait. Et il voulait savoir. Car il savait déjà. D’où je venais, du moins.

La veille, au coeur des manifestations du vendredi, il était là, comme chaque jour sur cette place urbaine. Et il a vu. Mon interpellation dans la foule par un policier algérien en civil alors que je discutais avec une vieille femme qui, elle, voulait parler. Parler du régime. Parler de son fils enlevé en 1997 pendant cette décennie noire marquée par le terrorisme, les assassinats et les arrestations arbitraires. Des gens sont venus le chercher un soir à la maison, m’a-t-elle dit, laissant la douleur d’un vide immense dans sa vie depuis 22 ans. Son fils était journaliste.

 

L’agent m’a posé des questions : qui ? d’où ? pourquoi ? Il a demandé à voir mon accréditation du ministère des Affaires étrangères, difficilement obtenue. Il l’a prise en photo avec son téléphone. Et puis il est parti.

Abdel-Hamid était juste à côté. Je ne l’ai pas remarqué. La faute à l’angoisse d’avoir parlé à la bonne personne au mauvais endroit dans une société qui n’a pas encore totalement changé. Sans doute.

Le lendemain matin, forcément, il m’a reconnu. Les étrangers à Alger sont en ce moment un peu comme des Africains à Tokyo. Rares et incapables de se fondre dans le décor. Parfois même, les Algérois les arrêtent dans la rue, demandent à se faire prendre en photo avec eux et les remercient d’être là. Dans l’esprit du mouvement actuel, il y a aussi celui de l’ouverture sur le reste du monde.

Mais Abdel-Hamid, avec ses mots croisés dans la main, lui, ne voulait pas de photo. Juste en savoir plus.

J’ai dit : « En ce moment, il pleut. On est dans les inondations. » Ce n’était pas assez. « Mais il fait froid au Canada ? », a-t-il ajouté. « En hiver, oui, mais là, c’est le printemps. » Il m’a demandé si ça descendait à zéro. J’ai osé le décevoir : « Moins 10, moins 15. Des fois, moins 30. » Il a frissonné en pliant son journal. Et j’ai ajouté : « Mais en été, c’est comme ici aujourd’hui. C’est chaud. Plein de soleil. » Ça l’a étonné, pas plus. Mais maintenant, il savait.

Parler de chaleur, dans la chaleur. C’est peut-être ça qui m’a fait penser au Sahara. Je lui ai dit. « Où est-ce que je pourrais acheter des dattes, dans le quartier ? » « Pour ramener au Canada ? », m’a-t-il demandé. « Non, pour manger tout de suite. » Il a montré une direction, celle du marché Clauzel. Il a dit, elles sont fraîches là-bas. Et puis il a ajouté : « Venez, je vous accompagne. »

Dans la rue

On est sortis de la place pour s’engouffrer dans une rue en pente. Il fallait se frayer un passage sur les trottoirs surchargés de passants. En marchant, j’en ai profité pour en savoir plus, moi aussi.

Il m’a dit qu’il était retraité de la fonction publique, qu’il venait sur la place de la Grande Poste tous les jours depuis plusieurs années pour faire ses mots croisés, discuter avec d’autres vieux, faire partie du rythme de la ville, quoi.

Le premier vendredi de l’Hirak, ce mouvement populaire qui fait descendre dans la rue chaque semaine des millions d’Algériens qui réclament le départ des figures du pouvoir en place, il était là. Ça a brisé la routine des vieux du parc, des habitants du quartier, comme lui. Mais ça ne l’a pas fait partir. Il est là tous les jours, et surtout les vendredis, même s’il peut moins bouger à cause de la foule. Avec ses mots croisés, et désormais l’espoir.

Lui aussi, il pense que ce régime a assez duré, qu’il faut en finir avec la corruption, qu’il faut poser de nouvelles bases. Un peu pour lui. Mais surtout pour les jeunes, qui méritent mieux que ce vieux système, dit-il.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Au marché, il nous a arrêtés devant le premier marchand de dattes à l’extérieur d’un grand bâtiment aux murs blancs pour toiser la marchandise. Elles étaient belles et luisantes, gorgées de sucre. Il avait l’air d’apprécier. Il a parlé en arabe avec le jeune vendeur. Je n’ai rien compris, mais j’ai dit : « On prend celles-là ? » Il a posé son regard de grand-père sur mon impatience de Nord-Américain. « Non. Il faut prendre son temps. On va aller voir plus loin. »

On est entrés dans le marché couvert, où les étals dévoilaient leur abondance. C’est la saison des fraises à Alger en ce moment. « Ça, ce sont des pommes de terre de sable, a-t-il dit devant une grosse caisse. Elles viennent du Sahara. » Je ne savais pas que ça poussait aussi dans le sable. Mais je n’ai pas affiché mon ignorance, sans doute pour ne pas nous perdre dans une autre conversation futile. Parce que je voulais encore savoir.

Savoir pourquoi la révolution en ce moment, alors que la population, calme et ordinaire, accède à tous ces produits frais et essentiels à des prix plus qu’accessibles. Au marché Clauzel, comme dans les rues de la capitale, l’Algérois n’a pas l’air de souffrir. Il affiche même une grande sérénité, politesse, fierté que l’on pourrait confondre avec de l’assurance.

Dans les parcs. Au bord de la mer. Dans les autobus bondés qui circulent le long de la baie. Dans les voitures qui font souffrir les artères de la ville, la banalité souriante du quotidien tranche avec l’incertitude que laissent présager les bulletins de nouvelles que l’on suit de loin. Ceux d’hier qui parlaient de terrorisme, d’islamistes au pouvoir, de président fantomatique et ceux d’aujourd’hui qui témoignent de la révolte populaire.

Un coeur vibrant

Quand Alger ne manifeste pas, elle retrouve cette même tonalité que d’autres métropoles européennes du bassin méditerranéen. Barcelone. Marseille. Grouillante. Chaotique. Vivante. Un beau magasin ici. Le système D, là.

« Oui, c’est vrai, on est heureux ici. On ne manque presque de rien », a convenu Abdel-Hamid en m’emmenant vers un autre marchand de dattes. « Mais on veut être plus heureux. On veut surtout que la richesse soit mieux partagée. Que tout le monde en profite équitablement. On veut vivre ici comme dans les autres grandes villes du monde libre. On veut un gouvernement honnête et transparent. On veut une justice équitable. Et on n’a pas besoin de mourir de faim pour réclamer ça. »

Je lui ai dit : « Mais vous n’avez pas peur de tout perdre? De retomber dans les années sombres? », celles qui, au début des années 90, ont rapproché sournoisement l’islam radical du pouvoir et fait sombrer le pays dans une hideuse guerre civile. On l’a vu dans d’autres pays, après d’autres printemps, quand un régime s’effondre, la mauvaise herbe peut parfois se mettre à repousser sur les décombres.

À l’évocation du traumatisme, dans son oeil, j’ai vu qu’il avait vécu le drame passé de l’intérieur. « On a la mémoire de cette période, a-t-il dit, et on sait que l’on ne veut pas y revenir. » Ce n’était pas la première fois que j’entendais ça. « C’est pour ça que les gens dans la rue crient qu’ils sont unis et pacifiques. Et puis les jeunes, désormais, sont plus éduqués. Ils ne peuvent pas se faire avoir une deuxième fois. »

Il a parlé en arabe avec un autre marchand de dattes. Elles n’étaient pas trop foncées, pas trop claires. « C’est comme ça qu’elles doivent être. Tu en veux, quoi, un kilo, deux kilos, cinq kilos ? », m’a-t-il demandé en me désignant des branches suspendues et des boîtes posées sur une table.

Je l’ai raccompagné vers la Grande Poste avec à la main un petit sac en plastique noir rempli de 500 grammes de dattes. On a échangé nos prénoms. J’ai eu de la difficulté à orthographier le sien. Il s’est montré admiratif face au mien. Et puis, on s’est laissés.

Avant de partir, il m’a dit en riant : « Attention avec les dattes. Il ne faut pas trop en manger. » Je l’ai regardé en souriant. Il a compris que je savais.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

4 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 29 avril 2019 06 h 03

    Ça fait du bien ....

    et ça réchauffe le coeur de lire ce genre d'écrit sur un pays si lointain pour nous. Un récit ordinaire de gens ordinaires. Merci

    • Michel Fontaine - Abonné 29 avril 2019 13 h 37

      Quel beau récit en effet, et fait dans un français vivant et de qualité. Du grand journalisme !
      Merci à Fabien Deglise de nous offrir ces très beaux reportages sur l'Algérie et longue vie au Devoir qui, encore une fois, démontre toute sa pertinence.

  • Yves Graton - Abonné 29 avril 2019 11 h 32

    le style d'Alphonse Daudet

    Monsieur Déglise,
    vous me rappelez les contes de Daudet.
    magnifique

  • Gaétan Tremblay - Abonné 30 avril 2019 10 h 14

    Bravo pour ce genre de reportages. On en veut encore.

    et bravo à air transat pour financer ce genre de journalisme sur des pays plus éloignés, mais pas tant que ça. Ça nous change de Donald Trump.