Un peuple mature face à un pouvoir ancien

Photo: Photos Jacques Nadeau Le Devoir À Alger, le peuple affirme vouloir désormais reprendre son destin en main.

En choeur et par milliers. Dans la foule dense se rapprochant de la Grande Poste, devenue le centre revendicateur de l’Hirak, le mouvement populaire algérien qui se fait entendre chaque semaine partout au pays pour réclamer la fin du régime actuel, un chant collectif s’est soudainement fait entendre en après-midi : « Le peuple est plus éduqué que le gouvernement. Le gouvernement doit partir. »

Le peuple. Il était partout vendredi à Alger. Dans les rues. Dans la diversité de ses visages, de ses âges, de ses conditions sociales, mais également nommé sur les pancartes et les slogans scandés, comme l’affirmation d’un nous cherchant désormais à reprendre son destin en main, et ce, en se détachant autant de son passé que des influences extérieures qui selon plusieurs ont marqué le destin du pays avant et après l’indépendance de 1962.

 

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis le 2 avril dernier et la démission du président Bouteflika, « les protestataires n’ont montré aucun signe de faiblesse » et « les protestations ne cessent de s’amplifier », a souligné l’International Crisis Group (ICG).

 

« Al ayadi al kharijia », les « mains étrangères », comme on dit en Algérie pour qualifier ces étrangers, principalement des Français et des Américains, venus « foutre le bordel ici », résume Halem, un retraité croisé dans la rue, l’Algérie n’en veut plus.

« Finalement, nous n’avons jamais eu notre indépendance, résume Yasmine, militante engagée dans le mouvement en cours qui travaille dans le milieu associatif. Depuis dix semaines, nous avons eu un peu de changement. Mais ce que nous voulons, c’est ne plus être colonisé à petit feu. » Et pour y arriver, il faut faire table rase du régime actuel, et tout recommencer à zéro, selon elle.

« Nous ne pouvons pas instaurer une nouvelle république sur les bases de l’ancien système, dit Ouali Salem, un manifestant galvanisé par les chants alentour. La base solide, c’est le peuple, celui qui exige le changement aujourd’hui. Il ne faut pas avoir peur de dire : le peuple, là, dans la rue, est en train de voter. Il réclame une déclaration constitutionnelle pour bâtir une nouvelle république. Il ne veut plus de ce système corrompu. Il ne veut plus des influences étrangères sur l’économie et le pouvoir politique. Il veut avoir son destin totalement et pleinement en main. »

Arrestations

Au début de la semaine, le régime en place a cherché à répondre aux revendications de la rue sur la corruption en arrêtant les trois frères Kouninef, une riche famille d’industriels algériens proche de Saïd Bouteflika, le frère de l’ex-président, pour des affaires troubles dans de gros contrats publics. Issad Rebrab, première fortune d’Algérie, patron du conglomérat Cevital et premier employeur privé du pays, a également été placé en détention préventive, accusé de malversation. Sans que cela ait fait taire cette voix forte du peuple.

« Une justice qui n’est pas indépendante, c’est une justice qui ne vaut rien, dit Djamel Benyoub, porte-parole du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), un parti d’opposition structuré qui appelle à la construction d’un État de droit. La justice sera forte et crédible seulement quand elle ne sera plus gênée. »

Depuis le 2 avril dernier et la démission du président Bouteflika, « les protestataires n’ont montré aucun signe de faiblesse » et « les protestations ne cessent de s’amplifier », a souligné vendredi l’International Crisis Group (ICG) dans une note, rapporte l’AFP. Le groupe exhorte d’ailleurs le régime algérien à ouvrir le dialogue et à amorcer les changements nécessaires pour répondre aux demandes d’un mouvement de contestation inédit en Algérie. Un mouvement qui vendredi a chanté une nouvelle fois sa détermination tant et aussi longtemps que les autorités n’auront pas envoyé le signal clair que la rupture avec le passé a bel et bien commencé.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.