Le retour de l’espoir

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les jeunes Algériens désespéraient de voir leur pays changer et ils le quittaient à regret. Mais depuis peu, le flot de migrants s’est tari, le mouvement populaire de contestation redonnant aux enfants du pays le goût d’y construire leur avenir.

Une mer calme. Un soleil couchant. Depuis la plage El Kettani au sud du quartier Bab el Oued à Alger, des habitants du coin, seuls ou en groupe, regardent l’horizon assis sur le sable. De petits couples et des familles mettent tranquillement des barques à l’eau pour partir en promenade dans la baie d’Alger.

Sur la place, plus haut, l’ambiance est festive en ce jeudi soir, le dernier jour de la semaine dans le calendrier algérien. Sur les rochers, des groupes d’hommes pêchent en se racontant les nouvelles du jour et en riant. Et soudain, le décor fait remonter le souvenir.

« C’était en novembre dernier, laisse tomber Khaled, graphiste dans la trentaine. Dadi Khabet et Ghiles Kebir, de Rais Hamidou [un quartier d’Alger], sont partis un soir sur une embarcation de fortune dans l’espoir de trouver une vie meilleure de l’autre côté, en Espagne. Leurs amis ont attendu des nouvelles d’eux. Et puis, trois semaines plus tard, la mer a recraché leurs corps. Tu imagines ? »

La « mal vie », comme disent les jeunes en Algérie, a emporté celle de ces deux garçons dans la vingtaine, des harragas, émigrés clandestins qui, comme des centaines d’autres chaque année depuis plus d’une décennie, ont pris le risque l’automne dernier d’affronter une mer difficile sur un esquif dans l’espoir de se construire un avenir ailleurs.


« Depuis le 22 février, il n’y a pas un seul jeune qui a pris la mer, prétend Khaled. Ils restent ici maintenant, parce qu’ils sentent que l’espoir peut être désormais du côté de l’Algérie. »

Le 22 février, ou le commencement de l’« Hirak », le mouvement populaire qui chaque vendredi fait descendre des millions d’Algériens dans les rues pour réclamer la fin du pouvoir en place et appeler à la construction d’une démocratie saine et d’un État de droit, a fait tourner le vent sur la Méditerranée et sur l’Algérie.

« Le seul harraga qu’il y a eu depuis dix semaines, c’est Ali Haddad [un homme d’affaires qui a cherché à fuir sans succès le pays le 31 mars dernier par la frontière avec la Tunisie] », raconte, sourire en coin, Haykal, un jeune manifestant rencontré vendredi dans la rue Didouche Mourad, au cœur d’Alger. Son frère a cherché à fuir par la mer en novembre dernier lui aussi. En panne d’essence au milieu de la mer, il a dérivé avec plusieurs autres émigrés clandestins vers la côte tunisienne, où il a été arrêté et jeté en prison. « Aujourd’hui, les jeunes savent que c’est ici qu’il faut être. »

Dans une société où 54 % de la population a moins de 30 ans, pour un dixième vendredi de suite, les jeunes étaient d’ailleurs bien là, par milliers, à marcher, avec des plus vieux, des grand-mères, des pères et leurs enfants, souriants et enveloppés dans les drapeaux de l’Algérie, en direction de la place Maurice Audin et de la place de la Grande Poste, deux épicentres de l’Hirak depuis le 22 février.

L’entrée du président Abdelaziz Bouteflika dans la course pour un cinquième mandat a déclenché cette révolution pacifique et souriante. Sa démission, le 2 avril dernier, n’a pas réussi à faire taire ce grondement puissant, nourri sur tout le territoire par la diversité des strates de la société, qui appellent à la fin de la dictature militaire et à la construction d’un nouveau régime démocratique.

« Il faut être là, debout face à un gouvernement et à un pouvoir ennemi, jusqu’à la libération totale de l’Algérie », résume Drifa Ben Midhi, figure de la guerre d’Algérie, sœur de Larbi ben Midhi, un héros de cette autre révolution. Le Devoir l’a rencontrée alors qu’elle marchait en direction de la place de la Grande Poste, arrêtée régulièrement dans son déplacement par des gens venant l’embrasser sur le front pour lui témoigner respect et admiration. « Je suis sûre et certaine que l’on va se débarrasser de ces gens. »

Ces gens ? Le pouvoir. Le clan Bouteflika. Le haut commandement militaire. Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major. Abdelkader Bensalah, le chef d’État par intérim. Nourredine Bedoui, premier ministre. Dont les noms ont à nouveau été scandés dans la foule vendredi, accompagnés de chants appelant à leur départ. « On est tous unis. » « Qu’ils partent tous. » « Pouvoir assassin. » « Justice indépendante. » Toute la journée, la ferveur populaire s’est fait entendre dans les rues d’Alger, dans une ambiance familiale et festive d’une incroyable sérénité, pour refuser la transition en cours orchestrée par le régime en place, tout comme les élections à venir le 4 juillet prochain. « Il faut nettoyer l’Algérie », lance Zahia, venue à la manifestation avec un balai et une raclette afin d’illustrer son message. L’Algéroise septuagénaire est devenue un symbole de l’Hirak avec qui plusieurs manifestants veulent désormais se mettre en scène dans des égoportraits de circonstance.

« Ce qui fait la force de ce mouvement, c’est son pacifisme, fait remarquer Aziz, cadre commercial dans une entreprise privée algérienne, assis sur un banc près de la place Maurice Audin. Nous ne voulons pas donner l’occasion aux militaires de faire changer le contexte des manifestations. Tant que ça reste pacifique, ils ne peuvent pas réprimer la marche. »

« C’est très beau, ce qui se passe en ce moment, résume Brahim Rouabhi, épidémiologiste à la retraite, rencontré la veille sur le bord de l’eau. Je suis descendu dans la rue en 2008, en 2012, en 2014 [pour dénoncer le maintien au pouvoir de Bouteflika avant et après son accident cardiovasculaire, qui l’a rendu fantomatique] et désormais en 2019, et là, je sens vraiment que quelque chose est sur le point de changer. »

« C’est une fatalité, laisse tomber Sedik, pas très loin du tunnel des Facultés. Plus on avance dans le temps et plus on avance vers la fin de ce régime. »

L’espoir qui naît en Algérie depuis dix semaines a porté un coup à la harga, émigration clandestine par la mer, mais il tend aussi à faire revenir la diaspora algérienne. Timidement. « J’ai des amis qui sont venus de la Grande-Bretagne pour manifester la semaine dernière, dit Karim, agent immobilier. L’Algérie est un pays riche, mais son peuple, jusqu’à maintenant, est pauvre. Ce n’est pas normal. »

« Il faut que la mafia dégage », dit Rania, qui vit en France depuis plusieurs années mais qui a décidé de venir passer une longue fin de semaine à Alger afin de participer à la marche du vendredi. « La nouvelle génération ne va pas lâcher. Elle n’est plus dans l’état de soumission de nos grands-parents. Elle ne va pas se laisser faire. Et nous, comme parents, nous voulons être derrière. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.