Le génocide dans la peau

Photo: Vincent Amalvy Agence France-Presse Un réfugié rwandais porte son enfant, en juillet 1994, sur le chemin du retour à Kigali, passé la frontière du Zaïre.

Comme 95 000 orphelins du génocide au Rwanda, Albert Nsengimana a vu sa famille décimée, son enfance anéantie. Il a raconté dans un livre son propre drame, celui d’un enfant de sept ans et de son combat pour survivre à l’indicible. Nous l’avons rencontré. Voici son histoire.

Quelque chose ne tourne pas rond en ce jour d’avril 1994, quand Albert rentre des champs où il gardait les chèvres avec ses petits frères, Balthazar, cinq ans, et Nduwayesu, trois ans. Dans les rues du village de Kabarondo, des hommes déferlent à toute vitesse dans des jeeps. Des villageois portent des lances, d’autres des arcs, des flèches, des machettes.

Né d’un père tutsi et d’une mère hutue, même à sept ans, Albert sait flairer l’odeur du danger. Dès la petite école, on lui a enfoncé dans la tête et on lui a appris par coeur qu’il était un Tutsi, comme son père et ses huit frères, dont le plus grand, attaqué au couteau l’an dernier.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Albert Nsengimana, né d’un père tutsi et d’une mère hutue

Les sens en alerte, il détale vers la maison familiale. Il entend le maire du village vociférer dans un mégaphone que les Tutsis doivent être pourchassés comme des « serpents ». Tous. Même les bébés. Les femmes enceintes doivent être éventrées pour en extirper les futurs « cafards ». Déjà, les cadavres jonchent les rues. Les gens semblent devenus fous. Albert aperçoit deux voisins capturer un homme, lui trancher les jambes à la machette et asperger ses plaies de sel pour le torturer.
 

Folie meurtrière

Terrorisés, Albert et ses frères gagnent la maison, mais n’y trouvent pas âme qui vive. Ni père, ni mère, ni grands frères. Recroquevillé sous les lits avec Balthazar et Nduwayesu, il entend toute la nuit le fracas des pierres lancées sur le toit de la maison. Au lever du jour, son plus petit frère sur son dos et l’autre agrippé par la main, il file chez sa grand-mère maternelle, une Hutue, pensant qu’elle seule pourra les protéger. Sa mère est là. Stoïque. Ses grands frères aussi, l’air consterné. La grand-mère l’intime, lui et ses grands frères, d’aller au village « à la rencontre de la mort ».

En cherchant à fuir, Albert et les aînés sont pris en chasse par les brigades Interahamwe et leurs chiens. Plus petit, Albert parvient à se cacher dans une école et assiste, tapi dans l’ombre, à la mise à mort de son frère Habiryamana, assommé d’un coup de masse sur la tête, et de Hitimana, 10 ans, achevé d’un coup de machette.

Figé comme un animal traqué, il ne pense qu’à une seule chose : retrouver sa mère qui le sauvera. Au plus vite. Sur le seul chemin qu’il reconnaît, par deux fois des voisins l’agrippent pour l’amener là où l’on tue les Tutsis. Mais il réussit à leur filer entre les pattes, à regagner la demeure de sa grand-mère pour se jeter sur sa mère qui reste impassible. Elle le somme de se laver et de la suivre. Albert cherche des yeux ses deux petits frères. « Ta mère les a elle-même livrés aux bourreaux pour les faire exécuter », lance sa cousine.

« Je ne la croyais pas. Je pensais que maman m’amenait dans une cachette, raconte Albert aujourd’hui. J’étais tout ce qui lui restait. »

Son univers bascule alors que sa mère le traîne là où les tueurs exécutent leurs macabres tâches. Mais il fait déjà nuit et tous sont partis, épuisés d’avoir trop tué, ou trop enivrés par l’alcool de banane. « Où puis-je trouver quelqu’un pour tuer cet enfant ? » crie sa mère. Rien n’a plus sens et tout se précipite dans sa tête de petit de sept ans. « À ce moment, j’ai su que plus personne au monde ne voulait que je vive et j’ai fui loin. Très loin. »

Carnage

Après avoir erré en forêt, Albert gagne une église où un prêtre a caché des mères, des vieillards, et dans le sous-sol, des enfants seuls, comme lui. Mais dès le lendemain, des brigades donnent l’assaut à coups de mitraillettes et de grenades. Ce qui devait être un havre se transforme en mare de sang. « Certains se cachaient sous les corps pour survivre, mais ils étaient achevés à la machette. J’ai dû enjamber des corps d’enfants et de vieillards pour fuir », écrit Albert dans son livre.

Les orphelinats étaient tous remplis. À sept ans, j’étais déjà trop vieux pour y être accepté.

Encore aujourd’hui, le souvenir des bébés violentés lors de ce carnage hante son esprit. Il revoit les images des brigades Interahamwe agrippant des nouveau-nés par les jambes pour les projeter sur les murs. Les traces de ces crimes innommables ont longtemps maculé les murs de certains immeubles. Ils ont depuis été couverts de peinture, mais personne n’est dupe de ce que cachent ces maquillages honteux, affirme Albert, qui n’a plus jamais été capable de mettre les pieds dans une église.

Albert Nsengimana raconte son combat pour survivre

 

Seul au monde

Pour survivre, Albert se terre de jour dans la forêt, et la nuit dans une bananeraie pour échapper aux animaux sauvages. Vivotant de bananes, de manioc et de patates sucrées crus déracinés dans les champs, il dort sur des feuilles séchées dans les fossés asséchés. Un jour, un autre orphelin l’aide à attraper un rat musqué pour le faire griller. Mais l’arrivée des brigades pourchassant les Tutsis jusque dans la forêt les oblige à se séparer. « Je ne l’ai jamais revu, je n’ai jamais su s’il est mort ou vivant. »

Où puis-je trouver quelqu’un pour tuer cet enfant?

Trois mois plus tard, quand la tuerie a cessé, tout n’était plus que ruines, se rappelle Albert. Maisons, écoles, hôpitaux sont transformés en tas de pierres. Pour boire, il se contente du brouet boueux des flaques laissées par la pluie ou de l’eau putride de la rivière, où flottent des cadavres gonflés comme des outres. Un jour, des soldats du Front patriotique rwandais sont arrivés pour rassembler les enfants abandonnés comme lui dans des « centres ».

«Dans mon village, il y avait au moins 200 enfants comme moi. Certains ont été placés à l’orphelinat, ou donnés en adoption. Mais les orphelinats étaient tous remplis, se rappelle Albert. À sept ans, j’étais déjà trop vieux pour y être accepté. »

De victime à bourreau

Entre-temps, Albert apprend que sa mère est toujours vivante. Elle sera emprisonnée, comme plusieurs autres personnes, après qu’Albert eut dit, à la demande des policiers, qu’elle avait livré ses propres enfants aux génocidaires. « À huit ans, je ne mesurais pas les conséquences de mes paroles, dit-il aujourd’hui. Ce dilemme a provoqué chez moi un état de tristesse permanent. J’étais en état de choc, mentalement absent. » Il avait été victime, il se retrouvait bourreau.

Albert deviendra tour à tour un écolier turbulent, hagard, violent avec les autres enfants. Hanté par les cauchemars, il sera un jour renvoyé de l’école après avoir fracassé les dents d’un élève. « Je me disais : “Ce sont tous des rejetons d’Interahamwe.” » Ce renvoi le condamne à vivre dans une nouvelle jungle. Celle de la rue, à Kigali, où des centaines d’autres enfants survivent comme lui en volant et en sniffant de la colle.

Photo: Gianluigi Guercia Agence France-Presse Depuis l’adoption de la Constitution de 2003, la carte d’identité ethnique, imposée par le colonisateur belge dans les années 1930, a été abolie.

Grâce à un bienfaiteur, Albert parvient un jour à sortir de la rue et à mettre les pieds à l’école secondaire. Même si les Interahamwe et leurs machettes continuent de peupler ses nuits, il tient bon et réussit à obtenir son diplôme. À 17 ans, il revoit sa mère, libérée après neuf ans de prison. Elle ne le reconnaît pas et meurt deux ans plus tard, emportant avec elle le sombre mystère de son geste inconcevable. « Je ne comprendrai jamais pourquoi elle a fait ça. Je n’ai jamais pu lui demander clairement. »

L’enfant sans sourire

Pour exorciser son passé, en 2007, Albert commence à noter les détails du cauchemar vécu par lui, ses frères et ses proches assassinés, pour que personne n’oublie jamais leur histoire. Il a vingt ans. Chaque détail des horreurs du génocide est gravé dans son cerveau comme si c’était hier. Mais elles ont pris toute la place, puisque le souvenir du visage de ses frères, lui, commence à s’estomper. Même celui de son père n’est déjà plus que brouillard.

En couchant son histoire sur papier, il a songé plusieurs fois à s’ôter la vie, tant raviver ses souvenirs était insupportable. Mais chaque page l’a libéré d’un poids devenu suffocant. « J’étais un enfant dont le système nerveux ne tenait plus qu’à un fil. Pas à pas, j’ai senti une guérison. Je rêve aujourd’hui de fonder une famille, de trouver le bonheur. Ceux qui m’ont déjà connu ne me reconnaîtraient plus ! » lance l’homme de 31 ans qui se souvient, de toute son enfance, avoir été incapable d’esquisser un sourire.

Pardonner l’impensable

Depuis, Albert s’est rendu dans son village natal pour voir ses cousins et ses oncles hutus, aujourd’hui libérés de prison. « Je les ai vus, j’ai même partagé un verre avec eux. Ils regrettent, ils ont honte. Ça m’a permis de laisser mon fardeau derrière, de me libérer de la colère que je portais. Je leur pardonne, mais je n’oublie pas. »

Un jour en 2011, Hélène Cyr, une Québécoise survivante de Polytechnique installée au Rwanda, a lu le témoignage déchirant d’Albert, rapporté dans un journal de Kigali. Bouleversée, elle l’a rencontré, est devenue sa confidente, son amie, sa grande soeur, bref, la mère dont il a longtemps rêvé. Avec son aide, il a obtenu son diplôme de l’université en 2016 en sciences de l’environnement et vient de publier Ma mère m’a tué, le récit de son combat pour faire la paix avec les fantômes de son passé. Il rêve maintenant d’aider les enfants victimes de crises humanitaires… et d’écrire des livres.

Du haut de ses six pieds, Albert m’a quittée en me tendant fièrement sa toute nouvelle carte professionnelle aux couleurs de l’arc-en-ciel : « Albert Nsengimana, auteur de livre ». Oui, il va beaucoup, beaucoup mieux Albert. Et en plus, il sourit.

L’horreur du génocide en chiffres

En 3 mois, de 800 000 à 1 million de Tutsis et de Hutus modérés sont assassinés.
75 % des Tutsis du Rwanda ont été tués.
Au moins 250 000 femmes ont été violées. 95 000 enfants sont laissés orphelins.
De 80 000 à 130 000 personnes emprisonnées pour leur participation au génocide.
40 000 prisonniers amnistiés en 2004.

Les dates clés

6 avril 1994. L’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est abattu par deux roquettes.
7 avril 1994. Début du génocide à la suite de l’appel de la radio des Mille collines.
21 avril 1994. Le conseil de sécurité des Nations unies retire presque tous ses effectifs, après la mort de 10 casques bleus belges. La Minuar passe de 2500 à 250 hommes.
8 novembre 1994. Création du Tribunal pénal international pour le Rwanda.
5 commentaires

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  • Gaston Bourdages - Abonné 6 avril 2019 04 h 56

    Si je vous confiais que c'est aussi grâce...

    ...à un avocat Rwandais que j'ai complété une démarche de justice réparatrice. Je m'explique et ce n'est pas de moi que je veux parler mais bien du processus de justice réparatrice. Assis dans un local de l'UQAM, endroit aussi choisi pour une des activités de la Semaine Nationale de la justice réparatrice ( Novembre 2005 ), prend place avec nous un homme qui se présente : avocat, originaire du Rwanda, venu s'enquérir sur le processus après cet indicible massacre. Au courant que de grandes lignes de ce carnage, de me demander comment fait cet homme pour même penser à « justice réparatrice » ? Et moi « là-dedans ?» À cet homme, je veux rendre hommage pour m'avoir donné un élan vers la liberté, celle que procure le processus de justice réparatrice.
    Dans un autre ordre d'idée, À Albert, à madame Paré merci de nous rappeler la présence de la Bête et de l'Ange dans l'Homme.
    La Bête qui tue, qui viole, qui massacre et l'Ange qui pardonne.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Pinto Claudio - Inscrit 6 avril 2019 05 h 14

    Puissant

    Quelle force et quelle résilience chez ce jeune homme. Et quel bel article pour les honorer!
    Claudio

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 6 avril 2019 10 h 18

    Au-delà de l'horreur, un peuple prisonnier d'une mémoire programmée

    Je suis un peu déçu de la couverture offerte par Le Devoir de la tragédie rwandaise. 25 ans après le point culminant de cette guerre civile atroce, beaucoup de travaux d'histoire et de science politique, notamment, permettent d'aborder de façon beaucoup plus nuancée et dans toute sa complexité le récit d'une horreur que le pouvoir rwandais cherche à simplifier.

    Je ne comprends pas pourquoi on ne fait toujours référence qu'à l'assassinat du Président Habyarimana, comme si ce crime resté impuni était un élément déclencheur sans précédent : cela fait déjà 4 ans, à l'époque, que des dissidents ougandais, menés entre autres par l'actuel Président Kagame, ont envahi le nord du pays, massacrant les paysans sur leur passage. Peu avant l'assassinat du Président, le Général Roméo Dallaire observe les troupes du FPR, basées à Kigali suite à l'armistice, faire des préparatifs pour une offensive, et les somme de respecter l'accord de désarmement.

    Le peuple rwandais, muselé et désinformé, vit aujourd'hui dans la crainte de questionner le récit officiel, sous peine d'être accusé de négationnisme. Le traumatisme sert alors à figer le narratif dans une mythologie figée et manichéenne, où la cruelle expression "hutu modéré" perpétue la culpabilisation de ce groupe dépossédé. Je suis infiniment triste pour ce peuple de constater qu'il faudra attendre avant d'ébranler ce narratif issu du pouvoir qui maintient le pays dans une honte indicible....

    • André Joyal - Inscrit 6 avril 2019 21 h 50

      Monsieur ALT : je crois avoir une explication en relation avec la pertinence de votre interrogation. À Montréal, le lobby tutsi est plus puissant que son vis-à-vis hutu. Auprès des médias, les premiers défendent mieux leur cause que les seconds. Pas demain la veille que leurs gamins se mêleront dans une même équipe de foot.

  • André Joyal - Inscrit 6 avril 2019 13 h 28

    «Ma mère ma tué» et non «tuer»

    L'éditeur n'a pas reproduit la faute de cette Provençale qui, sur le mur de sa cave a écrit avec son sang: «Omar m'a tuer». Omar, un Marocain, fut libéré par Chirac, après 14 ans d'emprisonnement, à la demande du Roi du Maroc de passage à Paris.

    Quelle histoire ! Et on dit que Dieu a créé l'homme (qui embrasse la femme) à son image. Comment y croire?