Bouteflika capitule sans que la rue ne crie victoire

Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, le 4 mai 2017
Photo: Ryad Kramdi Agence France-Presse Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, le 4 mai 2017

Poussé vers la sortie par la rue et désavoué par le chef d’état-major, le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, capitule et promet de démissionner avant la fin de son mandat, prévue le 28 avril. Mais le « système » qui le maintenait à la tête de l’État depuis 20 ans n’a pas encore joué ses dernières cartes.

Sur fond de manifestations monstres qui s’étirent depuis plus d’un mois, la présidence de la République a annoncé, lundi, que la démission du chef d’État de 82 ans interviendrait « avant le 28 avril 2019 ». La date exacte n’a toutefois pas été précisée.

Abdelaziz Bouteflika prendra, d’ici là, des « mesures pour assurer la continuité du fonctionnement des institutions de l’État durant la période de transition ». Mais là encore, la présidence ne spécifie pas quelles sont ces « décisions importantes » qui seront prises.

Ce que l’on sait toutefois, c’est qu’une fois la démission en vigueur, Abdelkader Bensalah, 77 ans, président du Conseil de la Nation, la chambre haute du Parlement, assurera l’intérim pour une période maximale de 90 jours au cours de laquelle une présidentielle devra être organisée.

La chute de Bouteflika ne signifie donc pas pour autant la fin du « système », prévient Najib Lairini, chargé de cours au Département de science politique de l’Université de Montréal. « Le régime ne fait que gagner du temps pour espérer réussir une transition qui lui soit le moins dommageable possible », estime cet expert du monde arabe.

La démission de Bouteflika, saluée par quelques coups de klaxon, n’a suscité aucune euphorie lundi à Alger.

Salim, 39 ans, technicien de la santé, l’a comparée à « un poisson d’avril ». Pour Kenza, étudiante de 22 ans, « c’est un non-événement ». « Boutef démissionne, et après ? » note simplement Sofiane, médecin de 25 ans. Pour les Algérois interrogés par l’AFP, un seul leitmotiv : le départ annoncé de Bouteflika ne suffit pas, « il faut que tout le système dégage ».

Après avoir renoncé à briguer un cinquième mandat, une perspective qui avait fait descendre des millions d’Algériens dans la rue, Abdelaziz Bouteflika avait reporté la présidentielle prévue le 18 avril et proposé de remettre ses pouvoirs à un successeur élu à l’issue d’une conférence nationale censée réformer le pays et élaborer une nouvelle Constitution.

Une option qui impliquait qu’il reste au pouvoir au-delà de l’expiration de son mandat et jusqu’à une date indéterminée, ce qui avait été conspué par les manifestants dont la mobilisation n’a pas décru ces dernières semaines.

La même clique

Bien qu’affaiblie, la coalition à la tête de l’État algérien maintient donc, pour l’instant, sa mainmise sur le pouvoir.

La veille de la démission de Bouteflika, la composition d’un nouveau gouvernement algérien a été annoncée. Celui-ci est formé de 27 ministres — essentiellement des technocrates qui évoluaient au sein de l’appareil étatique —, dont le quart des membres était ministres dans le précédent cabinet.

« Le peuple algérien n’est pas dupe, croit Najib Lairini. Ce genre de manipulations sont destinées à permettre une transition en douceur pour permettre au système de survivre mais simplement avec des couleurs différentes », en trouvant par exemple un nouveau candidat pour la présidentielle.

Pour l’instant, l’alliance entre le commandement de l’armée et la présidence est maintenue. L’ambitieux général Ahmed Gaïd Salah a été reconduit dans son poste de vice-ministre de la Défense, ce qui en fait le numéro 2 du gouvernement. C’est ce même général Salah, 79 ans, qui a donné le coup de grâce à Bouteflika en réclamant la semaine dernière que le chef d’État soit déclaré inapte à exercer le pouvoir. Cet allié indéfectible du président est entré en conflit ces dernières années avec Saïd Bouteflika, le tout-puissant frère du président.

Ces deux hommes sont devenus, à la faveur de la maladie du président, les acteurs les plus puissants du régime. Surnommé « le président fantôme » ou « la marionnette », Abdelaziz Bouteflika, dont l’état de santé a commencé à se dégrader en 2005, est largement diminué par un AVC subi en 2013. Partiellement paralysé et aphasique, il n’a pas prononcé un seul discours devant public depuis 2012.

La démission annoncée lundi ne change donc pas vraiment la donne, croit Najib Lairini. « On savait déjà qu’Abdelaziz Bouteflika était mort politiquement », relève-t-il. Le régime ne fait que lui permettre de se « désister plutôt que d’être ridiculisé par une destitution ».

Mais la contestation, aussi massive qu’inédite, qui transforme les rues du pays en marée humaine tous les vendredis depuis le 22 février, pourrait faire plier le régime pour de bon.

« Le feu est pris dans la maison du pouvoir politique, économique et militaire, analyse M. Lairini. Tout dépend de la détermination de la population. Si elle continue de faire pression comme elle le fait depuis quatre semaines, les jours seront comptés même pour ce gouvernement qui vient d’être annoncé. »

Signe que le régime se désagrège, des enquêtes pour « corruption » et « transferts illicites de capitaux », assorties d’interdictions de sortie du territoire, ont été lancées.

Selon des médias algériens, ces enquêtes viseraient des hommes d’affaires parmi les plus puissants d’Algérie qui entretiennent souvent des liens étroits avec les cercles rapprochés du pouvoir. L’un des plus riches et influents patrons d’Algérie, Ali Haddad, a lui-même été arrêté la fin de semaine dernière à un poste-frontière avec la Tunisie.

Dimanche, l’autorité de l’aviation civile a interdit tout mouvement d’avions privés appartenant à des ressortissants algériens dans les aéroports du pays. Une mesure prise, selon certains médias, pour empêcher des personnalités susceptibles de faire l’objet d’enquêtes de fuir l’Algérie.

Avec l'Agence France-Presse