Le président algérien Bouteflika bouté dehors?

Des dizaines de milliers de manifestants ont envahi les rues d’Alger, vendredi, pour protester contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat à la présidence du pays.
Photo: Fateh Gudoum Associated Press Des dizaines de milliers de manifestants ont envahi les rues d’Alger, vendredi, pour protester contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat à la présidence du pays.

La perspective d’un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika a provoqué une colère telle que des centaines de milliers d’Algériens ont pris la rue depuis plus d’une semaine. À l’approche de la présidentielle du 18 avril, l’incertitude plane sur ce pays épargné par le sillon des révoltes du Printemps arabe. Explications.

« Les Algériens ont brisé le mur de la peur. C’est l’euphorie », se réjouit Zoubir Lainceur. Cet ancien député, témoin privilégié de l’accession au pouvoir de Bouteflika, manifeste son ras-le-bol depuis plusieurs jours dans les rues de Bejaia, une ville bordant la mer Méditerranée. « Les manifestants ont le sentiment d’avoir retrouvé leur dignité et conjuré les menaces récurrentes du régime. »

À l’image des slogans qui fusent dans les cortèges à travers le pays, M. Lainceur est tranchant envers le pouvoir. « Les Algériens veulent se débarrasser d’un régime dictatorial qui a détruit le pays et brisé l’espoir et les aspirations des jeunes pour une Algérie libre, démocratique et moderne », s’insurge-t-il.

Cette colère généralisée, elle se fait sentir depuis le 10 février, date à laquelle le président octogénaire s’est officiellement porté candidat à sa réélection. Muet sur ses intentions pendant plusieurs semaines, celui qui est à la tête de l’État depuis 1999 a mis fin aux rumeurs par voie de communiqué.

« Bien sûr, je n’ai plus les mêmes forces physiques qu’avant », écrit-il dans son « message à la nation ». « Mais la volonté inébranlable de servir la patrie ne m’a jamais quitté et elle me permet de transcender les contraintes liées aux ennuis de santé auxquels chacun peut être un jour confronté. »

Abdelaziz Bouteflika s’est retrouvé cloué à un fauteuil roulant après un accident vasculaire cérébral (AVC) survenu en 2013. Il se refuse depuis à prendre la parole publiquement, réunir ses ministres ou rencontrer les dignitaires étrangers. Malgré sa santé chancelante, il a pourtant été reconduit à la tête de l’Algérie l’année suivante, en 2014, alors que sa capacité à gouverner faisait déjà sourciller.

Dans son « message à la nation », le président fantôme a laissé entendre qu’il entamerait des réformes s’il était reporté au pouvoir. L’annonce a néanmoins suscité un tollé au sein de la population, avant de se transformer le 22 février en une contestation d’une ampleur historique. Depuis, les appels à manifester se sont multipliés sur les réseaux sociaux, sans que le mouvement apparaisse pour l’heure très structuré. Mais pour la première fois en vingt ans de règne, Bouteflika et son entourage sont directement visés par les protestataires.

« Je n’imagine pas comment un peuple aurait pu encore accepter cette triste comédie d’un président en fauteuil roulant qui ne peut plus s’exprimer », commente l’économiste et universitaire Camille Sari, qui a mené de nombreuses missions économiques en Algérie. Il s’étonne d’ailleurs que cette indignation populaire n’ait pas éclaté avant alors que la corruption gangrène de façon « flagrante » le sommet de l’État.

Les traces de la guerre

« Il y a toujours une réticence chez les Algériens à pousser à fond les demandes politiques de peur qu’un autre conflit survienne », analyse pour sa part Francesco Cavatorta, professeur de science politique à l’Université Laval.

Le pays a été déchiré dans les années 1990 par une sanglante guerre civile opposant l’armée à des groupes terroristes islamistes.

Cette « décennie noire » ayant fait entre 100 000 et 200 000 morts a laissé dans la mémoire collective de profondes cicatrices. C’est d’ailleurs l’une des raisons, reprend M. Cavatorta, pour lesquelles le pays n’a pas vécu de printemps arabe comme nombre de pays avoisinants en 2011.

Je n’imagine pas comment un peuple aurait pu encore accepter cette triste comédie d’un président en fauteuil roulant qui ne peut plus s’exprimer

 

Devant la contestation actuelle, le spectre de la « décennie noire » a d’ailleurs été brandi par le camp présidentiel, notamment par le premier ministre Ahmed Ouyahia. « C’est un épouvantail », réagit au téléphone l’économiste Camille Sari. « Il y a toute une génération d’Algériens qui a été marquée à vie. Ils ne voudront pas retourner en guerre », estime-t-il, rappelant que les manifestations sont pour l’heure pacifiques.

Francesco Cavatorta abonde dans ce sens. Le spécialiste des relations internationales du monde arabe relève en outre la forte proportion de jeunes en Algérie : plus du tiers de la population a moins de vingt ans, selon les chiffres de la Banque mondiale. Beaucoup de membres de cette jeune génération ne conservent aucun souvenir de la guerre civile, dit-il. Alors que le président Bouteflika est le seul président qu’ils aient jamais connu.

Rejet des élites

Les jeunes sont au premier plan de la mobilisation qui secoue ces jours-ci plusieurs régions de l’Algérie. En masse, les étudiants ont pris le relais mardi dernier en organisant des rassemblements dans plusieurs universités du pays.

Cet engagement inédit — et qui a pris de court le cercle présidentiel, selon les observateurs — met en lumière « le fossé intergénérationnel entre une vieille génération qui veut d’abord et avant tout la stabilité et la jeune génération, qui réclame du changement, mais pas à n’importe quel prix », juge Sami Aoun, politologue et expert du Moyen-Orient. Et le pouvoir algérien « semble éprouver une panne pour chercher des solutions de remplacement en douceur au régime en place, à l’intérieur de l’establishment », ajoute-t-il.

Cette vieille garde qui s’accroche au pouvoir est vertement dénoncée par une partie des Algériens descendus dans la rue. Derrière la chaise laissée vide par le président Bouteflika, plusieurs croient que son frère cadet et proche conseiller, Saïd Bouteflika, tire les ficelles du gouvernement, rapporte Francesco Cavatorta, de l’Université Laval.

« L’Algérie reste quand même une république : le partage de pouvoir entre frères passe mal auprès du peuple. C’est assez problématique. »

Sans compter que le régime est tenu responsable des ratés socioéconomiques du pays. En meilleure posture dans les années 2000, l’économie algérienne — presque exclusivement tournée vers l’exploitation d’hydrocarbures — a été mise à mal lors de la chute du prix du pétrole en 2014. Et la rente pétrolière qu’en tire la population a piqué du nez.

« Insécurité économique, taux de chômage très élevé… Il s’agit aussi d’une société très conservatrice, où beaucoup de jeunes veulent immigrer, résume M. Cavatorta. Je crois que la perspective d’un cinquième mandat de Bouteflika représente tout ce qui est négatif de la vie en Algérie pour beaucoup de monde. »

« Pour l’instant, les manifestations se concentrent sur l’aspect institutionnel. Mais je crois que les demandes socioéconomiques ne vont pas tarder à faire surface. »

Avec l’Agence France-Presse


Manifestation à Montréal

À Montréal, des centaines de personnes se sont rassemblées devant le consulat algérien, le 24 février, pour dénoncer la perspective d’un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. « Le peuple algérien veut une alternance politique. Il veut du changement à la barre du gouvernement », martèle Wahid Megherbi, directeur du journal La voix du Maghreb, présent au rassemblement. «L’Algérie est une république, ce n’est pas un royaume », ajoute-t-il. Les manifestants ont également tenu à dénoncer la corruption dans le pays. Un nouveau rassemblement devant le consulat est prévu dimanche.