Avec Tshisekedi, le Congo opte pour la transition pacifique

Des partisans du nouveau président désigné de la RDC, Félix Tshisekedi, ont célébré samedi après l’annonce de la décision de la Cour con-stitutionnelle, à Kinshasa, capitale du pays.
Photo: John Wessels Agence France-Presse Des partisans du nouveau président désigné de la RDC, Félix Tshisekedi, ont célébré samedi après l’annonce de la décision de la Cour con-stitutionnelle, à Kinshasa, capitale du pays.

La Cour constitutionnelle a proclamé Félix Tshisekedi vainqueur de l’élection présidentielle, malgré la fuite de plusieurs fichiers montrant que l’autre opposant, Martin Fayulu, est arrivé largement en tête du scrutin.

La page est tournée. Le Congo a enfin un nouveau chef de l’État. Presque deux, même. Dans la nuit de samedi, la Cour constitutionnelle a proclamé Félix Tshisekedi président, rejetant la demande déposée par le candidat Martin Fayulu, qualifiée par les juges d’« imprécise et absurde ». Au même moment, Internet était rétabli après vingt jours de coupure. L’opposant malheureux a aussitôt dénoncé un « coup d’État constitutionnel », s’est déclaré « le seul président légitime de la République démocratique du Congo » et a appelé à « des manifestations pacifiques sur toute l’étendue du territoire ».

Cette semaine, deux documents ont corroboré ce que les observateurs disaient jusque-là tout bas : le score réel de Martin Fayulu approcherait les 60 % des voix — et non 35 % comme l’avait annoncé la Commission nationale électorale indépendante (Céni). Le premier fichier, révélé par RFI, TV5 Monde et le Financial Times, aurait été directement extrait des serveurs de la Céni par un « lanceur d’alerte », puis transmis à la presse par des proches de Fayulu. Le document Excel est une compilation des résultats, bureau de vote par bureau de vote, portant sur 86 % du scrutin. Le Groupe de recherche sur le Congo, institut rattaché à l’université de New York, a confirmé son authenticité. Il confère à Fayulu 59,42 % des voix, contre 18,97 % pour Félix Tshisekedi (soit deux fois moins que son score officiel) et 18,54 % pour Emmanuel Ramazani Shadary, le candidat du pouvoir.

La seconde fuite est venue de l’Église catholique. La Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) avait déployé 40 000 observateurs sur le terrain le 30 décembre, jour du vote. La synthèse des résultats qu’elle a pu faire remonter concerne, dans ce document, 43 % des suffrages. Et les scores calculés sont corrélés avec ceux du premier fichier : Fayulu obtiendrait 63 % des voix, Tshisekedi 15 %, Shadary 18 %.

Puissants alliés

Malgré ces révélations, le soulèvement populaire que Martin Fayulu appelle de ses voeux semble improbable. D’abord parce que Joseph Kabila, après dix-sept ans à la tête de l’État, va quitter la présidence : la revendication première des Congolais, obtenue après deux années de haute lutte (le mandat de Kabila a pris fin en décembre 2016), est satisfaite. Le dauphin désigné du président sortant, Emmanuel Shadary, a été écrasé dans les urnes et personne ne conteste cette défaite. Félix Tshisekedi, malgré ses arrangements supposés avec le clan Kabila, reste, par la formation dont il est issu et par le nom qu’il porte, identifié comme une figure de l’opposition. Son père décédé il y a deux ans, Étienne Tshisekedi, qui avait fondé le parti UDPS en 1982, en était l’incarnation. Après l’élection de 2011, le vieil opposant s’était d’ailleurs lui aussi autoproclamé « président élu », contestant la victoire de Joseph Kabila…

À la différence de Tshisekedi, Fayulu ne dispose pas d’un parti de masse mobilisable sur demande. Sa force résidait dans sa campagne « radicale » contre le pouvoir en place — lui préfère le terme « intransigeant » — et surtout dans le soutien de ses parrains Moïse Katumbi, richissime homme d’affaires et ex-gouverneur du Katanga en rupture de ban, et Jean-Pierre Bemba, ancien chef de guerre acquitté par la CPI cet été. Depuis Bruxelles, les deux hommes ont activé sans relâche leurs réseaux pour porter la candidature de Martin Fayulu. Mais ces derniers jours, ils sont restés silencieux. Selon des membres de l’entourage de Félix Tshisekedi, des discussions « via des personnes interposées » sont en cours entre les deux camps. Or si Fayulu perd l’appui de ses puissants alliés, il se retrouvera très isolé sur la scène politique congolaise.

Recomposition des alliances

D’autant que son petit parti, la Dynamique de l’opposition, pèsera très peu dans la future Assemblée nationale. Le score de la coalition Lamuka qu’il dirige (environ 90 députés sur 500) est surtout dû à l’élection de personnalités appartenant à des mouvements partenaires (Ensemble pour le changement de Katumbi, le Mouvement de libération du Congo de Bemba, etc.). Resteront-ils unis dans l’opposition ? À l’exact opposé des résultats de la présidentielle, les résultats des législatives (eux aussi contestés) donnent une confortable majorité à la plateforme du pouvoir sortant, le Front commun pour le Congo, qui obtiendrait entre 250 et 300 députés. L’UDPS de Félix Tshisekedi récolterait seulement une trentaine de sièges, et l’UNC, parti allié, une quinzaine. L’enjeu de ces prochaines semaines, pour le président officiellement élu, sera donc la recomposition des alliances politiques pour former un gouvernement. « En RDC, les majorités sont mouvantes et beaucoup de gens peuvent traverser la rivière », commente un conseiller.

Dans la journée de dimanche, plusieurs chefs d’État africains ont félicité Félix Tshisekedi pour sa victoire. Dans un geste de défiance inédit, l’Union africaine avait pourtant appelé à cette semaine à la « suspension » de la proclamation des résultats en raison de « doutes sérieux » sur son élection. Le Rwandais Paul Kagame, président en exercice de l’UA, était attendu lundi à Kinshasa à la tête d’une délégation de négociateurs, mais sa venue a été reportée, a-t-on appris dimanche soir. Sa marge de manoeuvre apparaît désormais limitée. Son rôle passé dans les conflits armés qui se sont déroulés sur le territoire congolais en a fait un personnage abhorré en RDC. La Cour constitutionnelle a exclu le nouveau décompte des voix que suggérait l’organisation panafricaine. Et les partisans de Fayulu étaient invisibles dans les rues de Kinshasa dimanche. Les Congolais semblent privilégier une alternance pacifique — une première dans l’histoire de la République démocratique du Congo — à un combat incertain pour le triomphe de la vérité des urnes. L’investiture de Félix Tshisekedi est prévue mardi selon le calendrier électoral.