RDC: une «concession» dans l’espoir d’une transition?

Félix Tshisekedi, photographié le 30 décembre au moment du vote, a été déclaré mercredi vainqueur des élections en République démocratique du Congo après une dizaine de jours d’incertitude.
Photo: Jerome Delay Associated Press Félix Tshisekedi, photographié le 30 décembre au moment du vote, a été déclaré mercredi vainqueur des élections en République démocratique du Congo après une dizaine de jours d’incertitude.

C’est le scénario du compromis. Au milieu de la nuit de mercredi à jeudi, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) a annoncé en direct à la télévision publique congolaise la victoire à l’élection présidentielle du 30 décembre de l’opposant Félix Tshisekedi, avec 38,57 % des voix.

Au bout du suspense, si l’on en croit les chiffres provisoires de l’instance électorale, ce n’est ni le candidat du pouvoir, Emmanuel Ramazani Shadary (23,8 % des voix), ni la révélation de cette campagne, Martin Fayulu (34,8 %), désigné candidat commun de l’opposition à Genève en novembre, qui sortent en tête de cette folle compétition.

Une consécration du premier, dauphin désigné du président sortant Joseph Kabila, risquait de faire exploser le pays, tant son impopularité était manifeste. Mais un triomphe du second, parrainé depuis Bruxelles par l’ancien seigneur de guerre Jean-Pierre Bemba et l’homme d’affaires Moïse Katumbi, deux ennemis personnels de Kabila, était le cauchemar du régime.

Le succès annoncé de « Fatshi », candidat de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), évite ces deux écueils.

Casquettes

Quoi qu’il en soit, si elle est confirmée, l’accession de Tshisekedi à la fonction suprême constituerait un événement sans précédent.

Pour la première fois dans l’histoire du Congo, une alternance démocratique serait consacrée par les urnes. Félix, 55 ans, est le fils du mythique opposant Etienne Tshisekedi, qui ferrailla contre Mobutu, Kabila père, puis Kabila fils avant de succomber à une embolie pulmonaire il y a deux ans. Sa dépouille est toujours coincée dans une morgue de Bruxelles, la question de sa sépulture faisant l’objet d’un bras de fer entre la famille et les autorités. À Kinshasa, sa photo orne encore les murs, les banderoles et les tracts du vieux siège décati du parti.

Si Félix Tshisekedi s’installe dans le fauteuil présidentiel, le vieil opposant aura sans nul doute droit à des funérailles nationales qui resteront dans les mémoires des habitants de la capitale.

À l’automne, les « combattants » de l’UDPS, ainsi que s’autodésignent ses membres, avaient refusé que Tshisekedi, alors favori des sondages, se retire de la course à la présidentielle. Une réunion des sept poids lourds de l’opposition, dans un hôtel de Genève, venait pourtant de déboucher sur un accord désignant Martin Fayulu comme le candidat unique, afin d’éviter le piège de la division dans ce scrutin à un seul tour. Vingt-quatre heures après l’avoir signé, Félix Tshisekedi reniait donc ce pacte, sous la pression de la puissante « base » de sa formation.

Un autre leader allait le suivre dans cette voie : Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale passé dans l’opposition en 2009 après avoir officié comme directeur de campagne du jeune Joseph Kabila. Quoique discret, il est un personnage-clé de cette élection. Deux semaines après Genève, les deux hommes ont scellé leur propre alliance. Un « ticket » avec, en cas de victoire, Tshisekedi à la présidence et Kamerhe à la tête du gouvernement. L’un est originaire du Kasaï, l’autre du Kivu, deux régions instables qui constituent d’immenses réservoirs de voix. L’un est l’héritier d’un nom célèbre, l’autre apporte une solide expérience de gestionnaire et une fine connaissance de la politique congolaise.

Le duo ne s’est pas séparé de la campagne. La casquette plate de Félix Tshisekedi — le même modèle que son père — et celle, américaine, de Vital Kamerhe sont apparues côte à côte sur toutes les scènes du pays.

Après plus de deux ans d’attente (le second mandat de Kabila est arrivé à son terme fin 2016), trois reports du scrutin et une nuit d’annonces sans fin, la déclaration de la CENI était autant espérée que redoutée. Comme d’habitude dans ces moments de tension, les rues de Kinshasa s’étaient vidées comme par magie dès l’après-midi. À 3 heures du matin, des cris de joie ont brusquement retenti dans plusieurs quartiers de la capitale.

Mais l’opposant le plus en vue de cette élection présidentielle, Martin Fayulu, a immédiatement dénoncé un « putsch électoral » au micro de RFI, dont le signal est coupé depuis une semaine en RDC. « Ces résultats n’ont rien à voir avec la vérité des urnes, s’est-il indigné. On a volé la victoire du peuple congolais, et le peuple congolais n’acceptera jamais que sa victoire lui soit volée. »

Les résultats de la CENI peuvent encore faire l’objet d’un recours devant la Cour constitutionnelle.

Pendant ce temps, au siège de l’UDPS, la silhouette ronde et massive de Félix Tshisekedi prenait toute la lumière. Le leader a prononcé un discours de réconciliation devant ses partisans : « Je suis heureux pour vous, peuple congolais. Ce processus, tout le monde pensait qu’il allait déboucher sur les affrontements et les violences, l’effusion de sang, a rappelé l’opposant, se posant en garant d’une transition pacifique. Je rends hommage au président Joseph Kabila. Aujourd’hui, nous ne devons plus le considérer comme un adversaire mais plutôt comme un partenaire de l’alternance démocratique dans notre pays. »

« Lobby »

Pour le chercheur belge Kris Berwouts, cet appel du pied en direction du pouvoir est le signe d’un arrangement entre le camp Tshisekedi et le clan Kabila.

« Cela ne fait aucun doute, assure-t-il. Un deal a été passé au sein d’un tout petit groupe d’acteurs. Et Vital Kamerhe, véritable animal politique qui connaît par coeur la classe politique congolaise, en est certainement l’artisan. »

« Contrairement à son père, qui était intransigeant, qui disait non à tout, Félix a montré qu’il pouvait discuter avec le pouvoir, dit le constitutionnaliste Martin Mulumba, de l’Université Paris-I. De son côté, le régime a vite compris qu’il ne pouvait pas remporter cette élection, il lui fallait sauver les meubles, et Félix Tshisekedi représentait le moindre mal. »

Selon Kris Berwouts, cette alliance reste cependant fragile. « D’un côté, beaucoup de cadres du régime sont mécontents. Ils sont restés silencieux pour ne pas gêner la campagne de Shadary, mais maintenant qu’il est prouvé que c’était un mauvais cheval, ils pourraient se repositionner. Les militaires, notamment, qui constituent un puissant lobby, pourraient entrer dans le jeu, prévient-il. De l’autre côté, il y a la rue, tous ces gens qui ont voté Fayulu… »

Vont-ils demander justice coûte que coûte pour leur candidat qui s’estime floué ? Ou bien se satisfaire de ce triomphe historique de l’opposition ? « Tout le monde attendait ce moment, cela va être difficile de mobiliser contre Tshisekedi, même en cas de fraude, poursuit Martin Mulumba. Peut-être les cinq années à venir seront-elles celles de la transition vers une vraie démocratie au Congo. Pour cela, Félix doit tendre la main à Fayulu, il ne peut pas écarter un candidat qui a été autant plébiscité, il commettrait une erreur. »

Répression

Jeudi, alors que des foules en liesse se rassemblaient spontanément à Kinshasa ou à Goma, dans l’est du pays, des émeutes ont éclaté dans la ville de Kikwit, fief des partisans de Fayulu. La contestation des résultats a été brutalement réprimée : deux policiers et deux civils sont morts en marge des manifestations. À Kisangani, les protestataires ont également été dispersés à coups de grenades lacrymogènes.

Dans l’ensemble, pourtant, le pays n’a pas connu l’éruption de violence généralisée que prédisaient les observateurs les plus pessimistes de ce pays traumatisé par des conflits armés dévastateurs.

L’Église catholique, acteur incontournable de la vie politique congolaise, a tenté d’apaiser les passions. Sa réaction a été à la fois implacable — « Les résultats tels que publiés par la CENI ne correspondent pas aux données collectées par notre mission d’observation à partir des bureaux de vote et des dépouillements », a tranché son porte-parole, l’abbé Donatien Nsholé — et conciliante — « Nous prenons acte des résultats qui, pour la première fois dans l’histoire récente de notre pays, ouvrent la voie à l’alternance au sommet de l’État. »

Les évêques, qui avaient déployé 40 000 observateurs le jour du vote pour surveiller le scrutin, appellent « tout le monde à faire preuve de maturité civique et surtout à éviter tout recours à la violence ».