La RDC retient son souffle après l’annonce de la victoire de Félix Tshisekedi

Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, dit «Fatshi», haute taille et carrure massive, hérite du nom de son père Étienne, figure historique de l’opposition en RDC décédée le 1er février 2017.
Photo: Luis Tato Archives Agence France-Presse Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, dit «Fatshi», haute taille et carrure massive, hérite du nom de son père Étienne, figure historique de l’opposition en RDC décédée le 1er février 2017.

La République démocratique du Congo semble s’engager jeudi dans la voie d’une alternance historique avec l’annonce de la victoire à la présidentielle d’un opposant, Félix Tshisekedi, cependant aussitôt contestée par une partie de l’opposition et par l’Église, et déjà marquée par le sang.

Actant la première transition démocratique depuis l’indépendance du pays en 1960, la Commission électorale nationale indépendante (CÉNI) a déclaré Felix Tshisekedi, 55 ans, vainqueur de la présidentielle avec 38,57 % des voix, devant l’autre tête de l’opposition divisée, Martin Fayulu (34,8 %) selon des résultats provisoires.

Annoncée après une longue attente aux premières heures de l’aube, la nouvelle a été accueillie par des foules de jeunes en joie dans les rues de Kinsasha ou Goma — « On remercie le bon Dieu ! » — et des concerts de chants et de klaxons.

Mais le mécontentement des pro-Fayulu s’est également fait entendre et certains de ses fiefs ont été le théâtre de violences. En particulier à Kikwit, dans l’ouest du pays, où deux policiers et deux civils sont morts dans la répression de la contestation des résultats.

« On nous a volé la victoire », criaient ses partisans à Kisangani (nord-est) où la police a usé de gaz lacrymogènes et tirs de sommation.

De fait, Martin Fayulu a immédiatement rejeté les résultats et dénoncé un « véritable putsch électoral ». « Ces résultats n’ont rien à voir avec la vérité des urnes », a-t-il affirmé à Radio France internationale (RFI).

Photo: John Wessels Agence France-Presse Des partisans de Félix Tshisekedi célèbrent la victoire de leur candidat dans les rues de Kinshasa.

L’Église catholique met en doute les résultats

La puissante Église catholique, qui avait déployé 40 000 observateurs le jour du scrutin et appelé la commission électorale à ne pas trahir « la vérité des urnes », a également mis en doute ces résultats. « Tels que publiés par la CÉNI, [ils] ne correspondent pas aux données collectées par notre mission d’observation », a déclaré le porte-parole de l’épiscopat, l’abbé Donatien Nshole.

Fait notable cependant : les évêques n’ont pas donné le nom de celui qu’ils pensent avoir gagné et ont officiellement pris acte de la publication des résultats « qui, pour la première fois dans l’histoire de notre pays ouvre la voie à l’alternance au sommet de l’État ».

La France elle est étonnamment montée au créneau.

« Il semble bien que les résultats proclamés [...] ne soient pas conformes aux résultats » réels et que M. Fayulu soit « a priori » le vainqueur du scrutin du 30 décembre, a déclaré son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, à la télévision CNews, assurant s’appuyer sur les chiffre de la mission d’observation de l’Église catholique.

Passation du pouvoir

La RDC, plus grand pays d’Afrique subsaharienne, vit une double situation historique. C’est la première fois qu’un opposant est proclamé vainqueur d’une élection présidentielle après les deux élections de M. Kabila en 2006 et 2011. C’est aussi la première fois que le président sortant accepte de se retirer sous la pression de la Constitution selon laquelle Joseph Kabila ne pouvait pas briguer un troisième mandat d’affilée.

Mais ce scrutin à un tour, reporté trois fois depuis 2016, n’efface pas non plus le souvenir de sa réélection en 2011 entachée de violences et de fraudes.

Dès jeudi matin, le chef de l’ONU, Antonio Guterres, a exhorté à « s’abstenir d’actes violents » dans un pays marqué par de nombreux conflits internes et deux guerres régionales. L’Union européenne, l’Union africaine et l’Afrique du Sud ont aussi appelé au calme.

Félix Tshisekedi, l’héritier de l’opposition en RDC

Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, dit « Fatshi », haute taille et carrure massive, hérite du nom de son père Étienne, figure historique de l’opposition en RDC décédée le 1er février 2017, et de la machine de guerre laissée en héritage, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), fondée dans les années 1980 contre la dictature du maréchal Mobutu et au sein de laquelle il a gravi tous les échelons.

Il faisait équipe pour ce scrutin avec l’ex-président de l’Assemblée et ex-candidat Vital Kamerhe. Mais c’est à Joseph Kabila qu’il a dédié ses premières paroles après avoir été « provisoirement élu », selon les termes officiels. « Aujourd’hui, nous ne devons plus le considérer comme un adversaire, mais plutôt comme un partenaire de l’alternance démocratique dans notre pays. »

Et « je serai le président des Congolais qui m’ont élu et de ceux qui ne m’ont pas élu », a-t-il ajouté à l’adresse des partisans de ses rivaux.

La Cour constitutionnelle doit publier les résultats définitifs, qui peuvent encore faire l’objet de recours, dans les 10 jours. Une possibilité évoquée par la coalition au pouvoir même si celle-ci a « pris acte » des résultats provisoires.

Son dauphin, l’ex-ministre de l’Intérieur Emmanuel Ramazani Shadary, n’est arrivé qu’en troisième position avec 23,8 %. Les 18 autres candidats font des scores anecdotiques.

Main tendue au camp Kabila

Ce sont désormais les résultats des élections législatives, déroulées le même jour que la présidentielle, qui sont attendus et qui permettront de déterminer les capacités de M. Tsishekedi à diriger le pays — s’il est confirmé.

Ces derniers jours, son camp avait tendu la main au président Kabila.

Avant même la proclamation des résultats « une rencontre » entre MM. Tshisekedi et Kabila avait été évoquée par l’UDPS « pour préparer la passation pacifique et civilisée du pouvoir ». À quoi le gouvernement avait répondu qu’il n’allait « pas rejeter la main tendue parce qu’il y a un temps pour tout, un temps pour s’opposer et se disputer l’électorat, mais aussi un temps pour s’unir ».

Ces échanges ont suscité la colère du camp Fayulu.

À mots voilés, ses partisans ont mis en garde contre un échange de bons procédés. « Kabila n’a pas à dire : je veux telle personne, je ne veux pas de telle. Ce n’est pas sa résidence privée ni une affaire de famille, c’est une affaire d’État », a dit à l’AFP la porte-parole de la coalition Lamuka formée autour de M. Fayulu, Ève Bazaiba.

Pour le centre de recherche EXXAfrica, si la victoire de Tshisekedi est « très surprenante », elle prend cependant sens dans le contexte actuel où le président sortant pourra « user de son influence sur Tshisekedi, qui doit désormais son ascension au contrôle de Kabila sur la commission électorale ».

Joseph Kabila, 47 ans, est au pouvoir depuis l’assassinat de son père et prédécesseur le 16 janvier 2001. Il restera en fonction « jusqu’à l’installation effective du nouveau président élu ».