À Kinshasa, le jour où le scrutin présidentiel n’a pas eu lieu

Des passants circulant devant une affiche électorale du candidat à la présidentielle reportée Emmanuel Ramazani Shadary, dauphin de Joseph Kabila, dans la capitale de Kinshasa, le 18 décembre dernier
Photo: John Wessels Agence France-Presse Des passants circulant devant une affiche électorale du candidat à la présidentielle reportée Emmanuel Ramazani Shadary, dauphin de Joseph Kabila, dans la capitale de Kinshasa, le 18 décembre dernier

Après le report d’une semaine des élections initialement prévues le 23 décembre, la capitale de la République démocratique du Congo, Kinshasa, s’est recroquevillée, entre peur et résignation.

Un fantôme planait sur Kinshasa, dimanche. Celui des élections prévues ce jour-là et reportées au 30 décembre. Le centre-ville est désert. Les commerces, les buvettes, les institutions publiques sont fermés. Soit parce qu’il devait y avoir un vote, soit parce que ce même vote est annulé. La capitale congolaise, réputée pour ne jamais dormir, peut aussi instinctivement se refermer comme une huître quand elle flaire le danger. « Les transports ne circulent plus, les gens restent à la maison, commente le gardien d’un dépôt de gaz, assis dans une ruelle boueuse. C’est un jour mauvais. »

Seuls les shegués (les enfants des rues de Kinshasa) et les kulunas (voleurs à l’arraché) errent à leur aise entre les tas de détritus du marché central. Dans l’un des rares supermarchés ouverts du quartier, des policiers onusiens pakistanais se ravitaillent et prennent des vidéos d’un automate musical de père Noël qui se dandine. Les forces de sécurité congolaises sont déployées à chaque carrefour. Pour une fois, ils n’ont pas à réguler la circulation, inexistante. Sur les principaux ronds-points de la capitale, des dizaines d’agents en uniforme bleu et noir montent la garde.

Église de brique

La plupart des Kinois ne rateraient pourtant la messe dominicale pour rien au monde. À la paroisse Sainte-Anne, le troisième service de la matinée, en français après ceux en lingala et en latin, est sur le point de débuter.

L’église de brique, construite en 1913 et donc l’une des plus vieilles du Congo, est déjà pleine. Dans la cour, une dame en chemisier blanc vend des livres d’occasion sous un immense arbre à caoutchouc aux racines entremêlées. Le petit Prière d’intercession à la Vierge Marie, très efficace, côtoie un magazine sur L’Isolation et l’Étanchéité, la couverture austère de La jalousie qui détruit et le pavé déjà jauni Vers intestinaux.

Nous n’accepterons pas un jour de report supplémentaire pour les élections

 

« Nous n’accepterons pas un jour de report supplémentaire pour les élections », s’échauffe Christian Muabi, 29 ans. Avec ses lunettes, sa petite moustache et sa barbe au menton, le paroissien a des faux airs de Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance de la République démocratique du Congo. « On sait déjà qu[’Emmanuel] Shadary [le dauphin désigné du président Kabila] va gagner par la tricherie, mais le peuple ne se laissera pas faire cette fois-ci », dit-il en regardant autour de lui.

« Les hommes de l’Agence nationale de renseignements sont partout en ce moment, commente un voisin. J’ai vu leurs Motorola. »

Chants puissants

Le 30 décembre, Christian Muabi sera l’un des observateurs électoraux de la Conférence épiscopale nationale du Congo. « Mon rôle sera de récolter les copies des procès-verbaux dans les centres de vote du quartier et de les faire remonter, explique-t-il. Mais à quelques jours du scrutin, j’ai déjà remarqué dans mes tournées que certains centres n’existent pas encore physiquement, je suis inquiet. »

L’Église catholique est un acteur central de la vie politique congolaise. Elle a fait office de médiatrice entre l’opposition et le pouvoir lors de l’accord dit « de la Saint-Sylvestre », signé le 31 décembre 2016, quand a pris fin le mandat de Joseph Kabila. C’est aussi elle qui surveillera le déroulement du scrutin, en l’absence d’observateurs européens et américains, jugés indésirables par le régime.

« C’est un péché d’orgueil de refuser de l’aide, chacun a besoin de l’aide de son voisin, tonne le prêtre de Sainte-Anne dans son sermon. Nous avons refusé l’aide de la communauté internationale et nous avons été incapables d’organiser les élections à temps… »

L’église résonne des chants puissants de la chorale, entonnés à pleine gorge. L’ecclésiastique met en garde contre « les rumeurs des réseaux sociaux » et conclut son homélie par un appel au calme et une prière pour la paix. « Sans la paix, vos enfants n’iront pas à l’école, vous n’irez pas au travail, le pays s’enfoncera toujours plus. »

Devant la porte latérale, cette année, les discussions sont moins tournées vers « la naissance du Christ sauveur », dans deux jours, que vers « le jour de la dernière chance des élections », dans sept jours.


Nous n’accepterons pas un jour de report supplémentaire pour les élections