Contrats, «conseillers» et mercenaires: la Russie reprend pied en Afrique

Une entreprise russe, Sewa sécurité, assurait la protection du président de la République de Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra, à Berengo le 4 août dernier.
Photo: Florent Vergnes Agence France-Presse Une entreprise russe, Sewa sécurité, assurait la protection du président de la République de Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra, à Berengo le 4 août dernier.

Investissement, ventes d’armes, envoi de « conseillers » ou de mercenaires : après des années d’indifférence, la Russie opère un retour en force sur le continent africain, où elle se place en partenaire concurrent des Européens, voire de la Chine.

Les activités de Moscou en Afrique ont été mises en lumière le 30 juillet par l’assassinat de trois journalistes russes en Centrafrique, qui enquêtaient sur les activités sur place des mercenaires du redouté groupe militaire privé russe Wagner, qui s’est également illustré en Syrie.

Depuis le début de l’année, la Russie a envoyé en Centrafrique cinq officiers militaires et 170 instructeurs civils (des mercenaires de Wagner, selon certains experts), livré des armes à l’armée nationale après avoir obtenu une exemption à l’embargo de l’ONU et assure la sécurité du président Faustin-Archange Touadéra, dont le conseiller à la sécurité est un Russe.

Livraisons d’armes au Cameroun pour sa guerre contre les djihadistes de Boko Haram, partenariat militaire avec la République démocratique du Congo, le Burkina Faso, l’Ouganda et l’Angola, coopération dans le nucléaire civil avec le Soudan, dans l’industrie minière au Zimbabwe ou dans l’aluminium en Guinée : la Russie n’a eu de cesse, ces trois dernières années, de renforcer ses positions en Afrique, et la tendance semble s’accélérer ces derniers mois.

La Russie a également diversifié ses partenariats au-delà de ses liens historiques avec l’Algérie, le Maroc, l’Égypte ou encore l’Afrique du Sud en allant chercher des alliés en Afrique subsaharienne, où elle était jusque-là quasiment absente.

« L’Afrique figure encore à la toute fin des priorités de la Russie en matière de politique étrangère, mais elle commence à prendre de plus en plus d’importance », souligne l’historien Dmitri Bondarenko, membre de l’Académie russe des sciences.

Réactivation des vieux réseaux

L’URSS avait maintenu pendant des décennies une présence très active sur le continent dans le cadre de sa guerre idéologique contre l’Occident, soutenant les mouvements africains de libération et après la décolonisation, envoyant sur place des dizaines de milliers de ses conseillers.

À la suite de la disparition de l’Union soviétique, des difficultés économiques et des luttes internes en Russie dans les années 1990, Moscou abandonne ses positions en Afrique. Faute d’argent, les fermetures d’ambassades et de consulats se multiplient, les programmes d’aide sont arrêtés et les relations se réduisent à peau de chagrin.

Ce n’est que dans les années 2000 que le Kremlin commence à relancer ses vieux réseaux et à revenir progressivement sur le continent, cherchant également de nouveaux partenaires, alors que l’idéologie a laissé place aux contrats et aux ventes d’armes.

En 2006, le président Vladimir Poutine se rend ainsi en Algérie, en Afrique du Sud et au Maroc. Trois ans plus tard, son successeur pour un mandat, Dmitri Medvedev, accompagné d’une délégation de 400 hommes d’affaires russes, visite l’Égypte, l’Angola, la Namibie et le Nigeria et signe plusieurs contrats.

Plus récemment, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a effectué en mars une tournée dans cinq pays africains, tandis que des représentants du continent étaient présents en nombre en mai au Forum économique de Saint-Pétersbourg, rendez-vous incontournable des milieux d’affaires russes.

Si la Russie y trouve surtout un intérêt économique, il s’agit pour les pays africains « d’avoir un partenaire de plus, c’est-à-dire un autre canal d’investissements et de développement, et le soutien d’un puissant pays sur la scène internationale », explique l’analyste russe et ancien ambassadeur dans plusieurs pays africains Evguéni Korendiassov.

Sans passé colonial

La Russie, qui n’a pas de passé colonial en Afrique, espère ainsi se présenter, malgré une certaine méconnaissance mutuelle, comme une solution de remplacement aux pays européens et à la Chine pour les pays africains, dont de nombreux responsables ont été formés dans les universités soviétiques.

La Centrafrique est à ce titre un premier exemple puisqu’elle n’a jamais été proche de l’URSS du temps de la guerre froide et qu’elle se tourne désormais vers la Russie pour renforcer ses troupes en grande difficulté face aux groupes armés.

« Depuis 2014 et l’annexion de la Crimée, la Russie affronte l’Occident et affiche ouvertement sa volonté de redevenir une puissance mondiale. Elle ne peut pas, par conséquent, ignorer une région de la planète », relève M. Bondarenko.

Selon lui, Moscou est moins intéressé en Afrique par les gains économiques que par une « avancée politique ».

« Avant, les pays avec lesquels les Occidentaux ne voulaient pas coopérer, tels que le Soudan ou le Zimbabwe, ne pouvaient se tourner que vers la Chine. Désormais, la Russie se pose comme une solution de remplacement tangible », relève-t-il. « Cela n’était pas le cas avant, et cela peut sensiblement modifier l’ordre géopolitique du continent » africain.

Avec les bureaux de l’AFP en Afrique