L’Érythrée peut regarder vers l’avenir

L’arrivée d’un premier vol à Asmara en provenance d’Addis-Abeba depuis la fin de la guerre entre l’Érythrée et l’Éthiopie, le 18 juillet dernier, a donné lieu à de grands moments de réjouissances.
Photo: Agence France-Presse L’arrivée d’un premier vol à Asmara en provenance d’Addis-Abeba depuis la fin de la guerre entre l’Érythrée et l’Éthiopie, le 18 juillet dernier, a donné lieu à de grands moments de réjouissances.

Dans les faubourgs d’Asmara, un cimetière de tanks, de camions et de bus militaires rouillés témoigne encore des décennies de guerre qui ont opposé l’Érythrée à l’Éthiopie, dix-huit ans après la fin de leur dernière guerre.

Mais l’hostilité qui perdurait depuis entre les deux voisins de la Corne de l’Afrique a été comme balayée, le 9 juillet, par une réconciliation spectaculaire qui amorce pour ces anciens ennemis une nouvelle ère.

« La guerre ? C’est dépassé ! » tranche un ancien combattant devenu fonctionnaire, interrogé par l’AFP au cours de la première visite de l’agence en cinq ans dans ce pays très fermé.

« Aujourd’hui, les gens n’en veulent plus, à commencer par les jeunes », ajoute-t-il.

L’Érythrée s’est battue pendant trente ans contre l’Éthiopie, dont elle était une province, avant de chasser les troupes éthiopiennes de son territoire en 1991 et d’accéder à l’indépendance deux ans plus tard. Un deuxième conflit a opposé les deux voisins entre 1998 et 2000, au prix de 80 000 morts.

Au cours de la décennie passée, tandis que l’Éthiopie, beaucoup plus peuplée, connaissait un boom économique, l’Érythrée devenait l’un des États les plus fermés de la planète, à l’économie stagnante et à la liberté très limitée.

Illustrant à elle seule l’absence de développement, Asmara, capitale classée au patrimoine mondial de l’UNESCO pour son architecture coloniale italienne, s’effrite.

« Asmara a vieilli. Les routes sont mauvaises », souligne un vieil habitant, désignant la chaussée usée. Interrogé sur le sens qu’il donne à la paix, il montre à nouveau la route : « Elle sera lisse ! » affirme-t-il.

Déjà, ces dernières semaines ont vu fleurir les premiers signes de la paix retrouvée, avec notamment la reprise de vols commerciaux entre Addis-Abeba et Asmara le 18 juillet. À leur bord, des familles et des officiels émus, mais aussi, fait rare, des journalistes étrangers.

Photo: Agence France-Presse Dans les faubourgs d’Asmara, un cimetière de tanks, de camions et de bus militaires rouillés témoigne encore des décennies de guerre.

Pour beaucoup de jeunes Érythréens, le principal enjeu de la paix sera l’abandon du service militaire obligatoire, qui comprend une période d’entraînement puis l’affectation des recrues, en fonction de leurs compétences, à des postes civils qu’ils ne choisissent pas.

Censée durer dix-huit mois, cette conscription est dans les faits illimitée et a été comparée par les Nations unies à de l’esclavage.

Parmi les centaines de milliers d’Érythréens qui ont fui leur pays ces dernières années, beaucoup ont invoqué à leur arrivée en Europe la peur des persécutions et des châtiments liés au service militaire. « Nous avons perdu tant d’amis et de membres de nos familles », regrette Feven Ghbru, une étudiante en arts âgée de 20 ans.

Une dizaine de ses proches sont partis « pour fuir la pauvreté et pour retrouver d’autres membres de leur famille », ajoute-t-elle. « Peut-être que si tout change, les gens arrêteront de parler d’aller en Europe. »

Biniam Tikue, 29 ans, doit enseigner dans cette école d’art dans le cadre de sa conscription. Beaucoup de jeunes gens, raconte-t-elle, se sentent piégés en Érythrée.

« Nous ne pouvons pas nous déplacer dans d’autres pays. Si nous voulons montrer nos oeuvres, nous devons les envoyer. »

Le gouvernement a jusqu’ici justifié ce service militaire, entre autres mesures répressives, par la nécessité de nourrir l’unité nationale et de contrer la menace éthiopienne.

Depuis l’accord de paix signé en 2000 à Alger, l’Éthiopie avait refusé d’accepter une décision de 2002 soutenue par l’ONU sur le tracé de la frontière et occupait des territoires contestés, comme la ville de Badme.

Vue d’Érythrée, cette attitude a été perçue comme une provocation et certains ont considéré comme justifiées les mesures prises par leur gouvernement. « Nous avons payé avec la vie de beaucoup de nos amis, mais c’est OK […] Nous l’avons fait pour notre liberté, et pour la frontière », affirme David Gebremichael, un ancien combattant qui a perdu quatre de ses sept frères pendant la guerre d’indépendance.

Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, un réformiste arrivé au pouvoir en avril, a bouleversé la donne le mois dernier en déclarant qu’il acceptait le tracé proposé il y a seize ans et en annonçant que son pays allait quitter les territoires disputés.

Mais le président érythréen, Isaias Afwerki, n’a pas laissé entendre que la réconciliation avec Addis-Abeba allait entraîner de profonds changements de politique intérieure.

Autant de questions à venir que les Érythréens remettaient à plus tard cette semaine, lorsque, dans les cafés-terrasses et les hôtels d’Asmara, ils accueillaient chaleureusement les premiers visiteurs éthiopiens aux cris de « bienvenue ! », « nous sommes le même peuple ! ».