Zimbabwe: le nouveau président recycle la vieille garde au pouvoir depuis 1980

Le nouveau président zimbabwéen, Emmerson Mnangagwa, a nommé des militaires à des postes clés, mais pas de membres de l’opposition.
Photo: Mujahid Safodien Agence France-Presse Le nouveau président zimbabwéen, Emmerson Mnangagwa, a nommé des militaires à des postes clés, mais pas de membres de l’opposition.

Une semaine jour pour jour après son investiture, le nouveau président zimbabwéen, Emmerson Mnangagwa, s’est retrouvé vendredi sous le feu des critiques pour avoir nommé des militaires dans son nouveau gouvernement et reconduit des ministres de son prédécesseur Robert Mugabe.

Emmerson Mnangagwa, ancien bras droit de Robert Mugabe, a pris la tête du Zimbabwe le 24 novembre, trois jours après la démission du vieux chef de l’État, qui a cédé sous la pression de l’armée, de la rue et de son parti, la Zanu-PF.

La chute de Robert Mugabe, 93 ans dont 37 au pouvoir, avait suscité un immense espoir parmi la population, épuisée par des années de crise économique.

Mais l’annonce jeudi soir du gouvernement du nouveau président, qui ne compte aucun membre de l’opposition, a rapidement douché les espoirs des Zimbabwéens.

Des militaires de haut rang se sont vu récompensés pour leur rôle déterminant dans l’accession d’Emmerson Mnangagwa à la présidence, obtenant des ministères clés. Le général Sibusiso Moyo, qui avait annoncé dans la nuit du 14 au 15 novembre le coup de force militaire, s’est vu confier l’un des postes les plus prestigieux au sein du gouvernement, celui des Affaires étrangères. Quant au général Perence Shiri, chef de l’armée de l’air, il a hérité du portefeuille de l’Agriculture, un ministère clé dans un pays à l’économie en ruines.

Le président Mnangagwa a aussi reconduit plusieurs ministres de Robert Mugabe. Patrick Chinamasa retrouve le portefeuille des Finances qu’il avait perdu en octobre lors d’un remaniement. Obert Mpofu conserve quant à lui le ministère de l’Intérieur, et Kembo Mohadi, celui de la Sécurité.

Rien pour le MDC

« C’est comme si on retournait une pièce de monnaie ou qu’on mettait du vin nouveau dans de vieilles bouteilles », a réagi Obert Gutu, porte-parole du principal parti d’opposition, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC). « C’est plus ou moins la même chose […]. La plupart des personnes dans ce gouvernement n’arrivent pas avec de nouvelles idées pour relancer une économie comateuse », a-t-il ajouté.

Si le président Mnangagwa a conservé dans son gouvernement la vieille garde de la Zanu-PF, il a toutefois pris soin de se débarrasser d’une faction rivale au sein du parti qui soutenait l’épouse de Robert Mugabe.

Grace Mugabe, 52 ans, qui ambitionnait de remplacer le jour venu son mari, était devenue un obstacle dans l’ascension d’Emmerson Mnangagwa. C’est précisément la raison pour laquelle l’armée est intervenue mi-novembre pour défendre son protégé, Mnangagwa.

« Rien de nouveau »

Dans la rue, les Zimbabwéens ne cachaient pas vendredi leur immense déception.

« On pensait avoir un nouveau Zimbabwe après la chute de Mugabe, mais il semble qu’il n’y a rien de nouveau », a regretté, dépité, Tererai Moyo, un fleuriste de 37 ans à Harare.

« C’est juste du recyclage de bois mort », a estimé Bhekumusa Moyo, un habitant de Bulawayo, la deuxième ville du pays.

Le nouveau ministre de l’Information, Christopher Mutsvangwa, a rejeté les nombreuses critiques. Le président « essaie d’introduire du sang neuf tout en ayant une certaine continuité », a-t-il réagi. « La population doit comprendre que certains des ministres étaient en première ligne pour se débarrasser de Mugabe. »

« Il n’y a rien de mal à ce que le président nomme des militaires patriotiques, loyaux et éduqués », a encore estimé Christopher Mutsvangwa, qui a fait son entrée dans le gouvernement en remerciement du rôle déterminant de son organisation, les anciens combattants, dans la campagne anti-Mugabe.

Mais pour Piers Pigou, analyste pour International Crisis Group (ICG), la nomination de militaires est « profondément choquante ».

Le nouveau gouvernement, dominé par le parti Zanu-PF, au pouvoir depuis 1980, « ne reflète pas » non plus « le sentiment exprimé lors de l’inauguration » d’Emmerson Mnangagwa « vers un gouvernement inclusif », a-t-il ajouté.

Tous ces « indicateurs négatifs » vont refroidir les investisseurs, a-t-il prédit, alors que le Zimbabwe, englué depuis une décennie dans une grave crise économique, a cruellement besoin de capitaux frais.

En l’absence de jeunes et de l’opposition dans le gouvernement, « ceux qui ont naïvement pensé qu’une révolution avait eu lieu seront déçus », a estimé Hasnain Malik de l’agence londonienne Exotix Capital. « C’est la fin de la très courte lune de miel », selon Abel Esterhuyse, professeur à l’université sud-africaine de Stellenbosch.

Le ministre de l’Information, lui, a appelé la population « à juger la nouvelle équipe sur ses résultats » et à « exprimer son opinion lors des élections » générales prévues d’ici août 2018.