Le Zimbabwe tourne la page de l’ère Mugabe

Des Zimbabwéens se sont réunis pendant la cérémonie faisant d’Emmerson Mnangagwa le nouveau président du pays, vendredi.
Photo: Tony Karumba Agence France-Presse Des Zimbabwéens se sont réunis pendant la cérémonie faisant d’Emmerson Mnangagwa le nouveau président du pays, vendredi.

Robert Mugabe a finalement abandonné mardi le pouvoir qu’il avait exercé pendant 37 ans, dont 30 à titre de président, mettant fin à ce qui était en train de devenir un véritable feuilleton. Les Zimbabwéens semblent heureux, ou en tout cas avoir confiance que les choses ne peuvent qu’aller un peu mieux, mais la question, aujourd’hui, est de savoir à quel point elles pourront s’améliorer.

Résumons à très grands traits les événements des derniers jours, parce qu’ils donnent une idée de la suite des choses.

Le 13 novembre, les hauts gradés de l’armée menacent d’« intervenir » pour mettre fin aux luttes internes au sein du parti au pouvoir, la ZANU-PF (Alliance nationale africaine du Zimbabwe – Front patriotique), et assurer la stabilité sociale. Deux jours plus tard, l’armée passe aux actes. La machine à rumeurs s’emballe. Ce qui est clair, c’est que Mugabe est maintenu en résidence surveillée et que la ZANU-PF retire maintenant la confiance qu’elle avait dans son propre chef et exige sa démission.

Le dimanche 19 novembre, on annonce que le président s’adressera à la nation en soirée par le truchement de la télévision. Le vieillard de 93 ans s’est donc assis devant la caméra et le micro, salué respectueusement par un groupe de généraux, habillés de beaux uniformes ou de simples treillis, puis a entamé un assez long discours. Pour dire essentiellement ceci : les militaires étaient dans leur droit d’intervenir, nous voulons tous que les choses s’améliorent sur le plan économique, et bonne soirée.

Les manifestants dans la rue, et une bonne partie de la planète média, sont restés bouche bée, parce qu’ils croyaient tous que Robert Mugabe allait annoncer sa démission. C’était sous-estimer l’entêtement de l’homme.

La procédure de destitution a donc été engagée le lendemain, comme promis, et dès le surlendemain, mardi, une lettre de démission signée de la main de Robert Mugabe était rendue publique.

Vendredi, l’ancien premier vice-président, Emmerson Mnangagwa, devenu président en vertu de la Constitution, a prononcé son discours inaugural devant une foule réunie dans le stade de Harare, en l’absence du président déchu et de son entourage. Fait à signaler : le 6 novembre, donc tout récemment, il avait été forcé de s’exiler en Afrique du Sud par Mugabe, ou plus vraisemblablement par Grace, l’épouse de ce dernier, qui souhaitait devenir elle-même vice-présidente avant de succéder à son mari.

Le nouveau chef de l’État a martelé vendredi ce que la rue voulait entendre : il faut des emplois, des emplois, des emplois ! Il a quand même rendu hommage à Robert Mugabe et demandé « qu’on oublie le passé ». Il aurait été étonnant qu’il parle autrement puisqu’il a au moins autant de gestes à se faire pardonner que son ancien patron.

Emmerson Mnangagwa, né en 1942, a été un compagnon d’armes de Robert Mugabe pendant le combat contre le régime ségrégationniste dirigé par Ian Smith, même s’il est son cadet d’une vingtaine d’années. Il a dirigé plusieurs ministères après l’indépendance acquise en 1980, dont la Sécurité d’État, la Défense, la Justice et les Finances. Il a joué un rôle important dans la répression exercée en 1983-1984 contre la ZAPU (Alliance africaine du peuple du Zimbabwe) dirigée par Joshua Nkomo, rivale de la ZANU-PF au pouvoir, et de nouveau lors des violences perpétrées lors de l’élection présidentielle de 2008.

Emmerson Mnangagwa a également plaidé vendredi pour la levée des nombreuses sanctions qui frappent le Zimbabwe, promettant d’indemniser les fermiers (surtout blancs) qui ont été dépossédés.

Les réactions internationales à la mise à la retraite de Robert Mugabe ont été plutôt favorables, à commencer par celle du ministre britannique des Affaires extérieures, Boris Johnson, qui a parlé d’une réintégration du pays dans la famille du Commonwealth. De là à croire que les investisseurs et les touristes afflueront vers le Zimbabwe, il y a un grand pas à franchir. Pourtant, il le faudrait bien, car l’économie est exsangue. Les neuf dixièmes des adultes sont en chômage, ce qui ne signifie pas qu’ils ne font rien et ne touchent aucun revenu, mais plutôt qu’ils doivent se contenter des miettes que procurent les menus métiers du secteur informel.

« Nous devons comprendre que le monde ne nous doit rien », commentait jeudi en éditorial le journal progouvernemental The Herald de Harare, plus gros tirage dans le pays.

Les militaires qui ont contribué à déposer Robert Mugabe ont multiplié les précautions pour ne pas donner l’impression de perpétrer un coup d’État, même si l’expression a été largement utilisée dans la presse internationale. Contrairement à plusieurs pays situés plus au nord, l’Afrique australe n’a pas connu de putschs militaires à proprement parler.

Après la chute du mur de Berlin et du communisme soviétique, l’idée d’une alternance à la tête des États et d’une transition démocratique était à l’ordre du jour dans plusieurs parties du monde, dont l’Afrique. Dans ce continent, la démarche a malheureusement tourné à la mauvaise blague dans plusieurs cas, les « dynasties » régnantes se contentant de convoquer des « conférences nationales » et de tenir des élections truquées, souvent avec la complicité de certains pays du Nord qui redoutaient que des changements trop marqués nuisent à leurs intérêts.

Ainsi, le Togo a connu de 1967 à ce jour le régime de Gnassingbé Eyadema et de son fils Faure Gnassingbé, le Gabon celui d’Omar Bongo et de son fils Ali, l’Angola celui d’Eduardo dos Santos depuis 1979 jusqu’à août dernier, le Cameroun, celui de Paul Bia depuis 1982. Dans d’autres pays, comme le Rwanda ou la République démocratique du Congo, le chef de l’État a soit fait modifier la Constitution, soit sérieusement envisagé de le faire, pour pouvoir exercer au moins un mandat de plus.

Certains pays africains ont réussi à se doter d’une démocratie viable après de longues périodes d’autocratie, comme la Tunisie.

À l’autre bout du continent, l’Afrique du Sud donne l’exemple d’une bonne transition démocratique, même si l’ANC (Congrès national africain, le parti du héros de la lutte contre l’apartheid Nelson Mandela) monopolise le pouvoir depuis les premières élections universelles tenues en 1994. Il faut dire que les rivalités au sein même de cette formation sont parfois vives et que l’opposition, quoique très morcelée, fait des gains. Il faut ajouter aussi que le travail de la Commission vérité et réconciliation (1996-1998) a contribué à calmer les tensions raciales et autres.

Au Nigeria, le pays le plus populeux d’Afrique, la démocratie a commencé à s’installer en 1999, malgré quelques scrutins jugés frauduleux, après des décennies de conflits et de coups d’État. Elle s’est peut-être installée à demeure en 2011, les élections se déroulant depuis lors de façon plus régulière grâce à la présence d’observateurs internationaux. Cela n’empêche toutefois pas les conflits ethniques et la corruption de demeurer des fléaux, sans oublier la terreur répandue par le groupe islamiste Boko Haram.

Le Zimbabwe s’est défait d’un régime raciste blanc en 1980 à la suite d’une guérilla féroce, alors que l’Afrique du Sud a fait de même plus d’une décennie plus tard, mais dans le cadre d’un processus relativement pacifique. Autre différence, la ZANU-PF de Robert Mugabe, parvenue au pouvoir au plus fort de la guerre froide, s’est inspirée de régimes marxistes à partis uniques, ce que l’ANC n’a ni pu ni voulu faire à une tout autre époque.