Le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, démissionne

Le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, s’est résigné à remettre sa démission mardi.
Photo: Jekesai Njikizana Agence France-Presse Le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, s’est résigné à remettre sa démission mardi.

Poussé de plus en plus vers la sortie par l’armée, son propre parti et la rue au terme d’une semaine de crise, le président Robert Mugabe a mis fin mardi à son règne de 37 ans à la tête du Zimbabwe. Un départ très attendu, qui pour le moment, marque une révolution de « palais » bien plus qu’un pas vers la démocratie, croient des experts.

Très attendue, l’annonce du chef de l’État a été saluée par des milliers de personnes en liesse, dansant dans les rues de la capitale Harare, accompagnées d’un concert de klaxons.

« C’est la fin d’une époque, mais il faut rester prudent », prévient Mamoudou Gazibo, professeur de science politique à l’Université de Montréal.

Le plus vieux dirigeant en exercice de la planète, Robert Mugabe, a annoncé sa démission dans une lettre envoyée au président de l’Assemblée nationale, qui débattait depuis le début de l’après-midi de sa destitution.

Le départ de l’homme de 93 ans a été précipité par une lutte de pouvoir interne, rappelle Lauchlan T. Munro, professeur de développement international et mondialisation à l’Université d’Ottawa.

« Depuis quelques mois, il y a eu des tentatives pour mettre Grace [l’épouse de Mugabe] près du pouvoir, ce qui a été mal reçu », souligne-t-il.

La chute du régime s’est accélérée lorsque Grace Mugabe a évincé, le 6 novembre dernier, le vice-président Emmerson Mnangagwa. Ce fidèle de l’organisation lui barrait la route dans la course à la succession de son époux.

« La révolution du palais a été lancée pour préserver les intérêts des anciens combattants [de la guerre d’indépendance] qui voyaient que leur chef les abandonnait au profit de sa femme », souligne M. Gazibo.

La motivation de cette crise n’était donc pas de renverser le régime, mais bien de trouver la « bonne personne » pour succéder à Mugabe.

« On n’a pas vraiment assisté à une envie de démocratisation qui s’accompagne d’une fatigue à l’égard d’un système », fait remarquer M. Gazibo.

Le « crocodile » au pouvoir

La déchéance de Mnangagwa n’aura d’ailleurs duré que quelques jours. Avec la démission de Mugabe, il vient de se placer en première position pour accéder aux instances suprêmes.

Depuis son limogeage, il était resté prudemment loin de la crise, en exil dans un pays inconnu.

Il était sorti de son silence quelques heures avant l’annonce de Mugabe pour appeler son ancien mentor à « tenir compte » des appels à la démission. Il a toutefois fait attention pour ne pas apparaître comme le cerveau de l’intervention militaire dans la capitale du pays, même si se hisser à la tête du Zimbabwe constituerait un aboutissement pour ce fidèle serviteur du régime, aux rêves de pouvoir longtemps contrariés.

Photo: Jekesai Njikizana Agence France-Presse Des membres du Parlement du Zimbabwe ont manifesté leur joie à l’annonce de la démission de leur président, Robert Mugabe.

Mais la reprise du pouvoir de Mnangagwa n’est pas une garantie d’ouverture à la démocratie, estiment les experts.

« On ne peut pas dire que c’est un réformateur ou un démocrate qui viendra complètement changer les façons de faire. Au contraire, il s’est toujours montré dans la même ligne que Mugabe », souligne M. Gazibo.

L’homme de 75 ans est surnommé le « crocodile », un pseudonyme qui souligne son caractère impitoyable. Dès l’indépendance du Zimbabwe en 1980, Mugabe avait mis Mnangagwa sur orbite en lui confiant d’importants postes ministériels, dont la Défense et les Finances.

L’hypothèse de son retour au pouvoir inquiétait d’ailleurs certains observateurs qui n’ont pas oublié son passé.

« Personne ne veut d’une transition qui verrait un tyran non élu remplacé par un autre », a résumé la semaine dernière le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson.

Scénario catastrophe évité

Accueilli en libérateur à l’indépendance de la colonie britannique en 1980, celui qu’on appelait le « camarade Bob » a dirigé son pays d’une main de fer, muselant tous ses opposants et ruinant son économie.

Mugabe quitte le pouvoir en laissant derrière lui un pays économiquement exsangue. Plus de 90 % de sa population active est au chômage, les liquidités manquent et, depuis quelques mois, a ressurgi le spectre de l’hyperinflation.

Il semblait pourtant indéboulonnable, dernier chef d’État africain issu des luttes pour l’indépendance encore au pouvoir.

Les militaires ont d’ailleurs tout fait pour écarter Mugabe du pouvoir, tout en préservant les apparences.

« Il est rare que dans une situation où l’armée arrive, ça ne se transforme pas en coup d’État. Ici, ce qui est intéressant, c’est qu’on voulait que le président parte, mais on voulait qu’il démissionne pour éviter de dire qu’on l’a renversé », note M. T. Munro.

En se débarrassant de Mugabe et de sa femme de « façon constitutionnelle », sans coup d’État, non seulement l’armée s’évite des sanctions, mais elle préserve le respect de la communauté internationale.

« C’est clair qu’on a évité un scénario catastrophe, les militaires ont réussi à préserver les apparences de respect de la Constitution », dit M. Gazibo.

Le chef de la diplomatie américaine, Rex Tillerson, a salué ce qu’il qualifie de « moment historique ». « Nous félicitons tous les Zimbabwéens qui ont fait savoir pacifiquement mais clairement que l’heure du changement était arrivée », a-t-il ajouté. Il a appelé « toutes les parties » à « la retenue et au respect de l’ordre constitutionnel et civil ».

Le départ du président Mugabe représente une chance pour les Zimbabwéens, mais il ne faut pas oublier pour autant son héritage, mentionnent les experts.

« Certains pourraient se dire que c’est juste un autre dictateur africain qui tombe, mais en Afrique, Mugabe restera perçu comme un libérateur. Il a joué un rôle important dans la lutte contre les régimes d’apartheid. C’est un homme qui restera très respecté, mais auquel les autres leaders de l’Afrique australe ont donné carte blanche alors qu’ils auraient dû le critiquer plus fréquemment et plus sévèrement », soutient M. T Munro.

« C’est paradoxal, mais parmi ce qu’il laisse en héritage, c’est un système d’éducation de très bonne qualité qui fait partie d’une des raisons de sa chute. Des gens éduqués, ça se questionne, ça pose des questions, et c’est ce qui se produit actuellement », indique-t-il.

Avec l’Agence France-Presse