Libye, le pays sans État

Des membres de l'armée nationale libyenne
Photo: Abdullah Doma Agence France-Presse Des membres de l'armée nationale libyenne

Un peu plus de six ans après le début du Printemps arabe en Libye, le pays méditerranéen reste incapable de sortir de la violence et du chaos. Plusieurs groupes politiques armés s’arrachent le contrôle du territoire. En clair, le colonel Mouammar Kadhafi, expulsé du pouvoir et tué en octobre 2011, n’a toujours pas de véritable successeur… Quelle est la situation ? Réponse de Raouf Farrah, analyste spécialisé de l’Afrique au groupe de recherche en risque politique SecDev, basé à Ottawa.

Qui sont les principaux acteurs politiques de la crise libyenne aujourd’hui ?

La Libye est un pays fragmenté sur le plan politique où aucun acteur ne peut revendiquer une légitimité nationale. À ce jour, trois gouvernements se concurrencent.

À l’ouest, le gouvernement d’union nationale (GNA), mené par Fayez al-Serraj et reconnu par la communauté internationale, contrôle très peu de quartiers de la capitale et de la Tripolitaine [la région côtière occidentale du pays]. Il est défié par le gouvernement non officiel du salut national (NSG), dirigé par Khalifa al-Ghoweil, un islamiste longtemps éjecté de la capitale, mais revenu en force en 2016 par deux tentatives de coup d’État. À l’est, le gouvernement d’al-Bayda, surnommé gouvernement de Tobrouk, est une autorité politique aux mains du puissant maréchal Haftar, le chef de l’armée nationale. C’est l’acteur militaire et sécuritaire aux velléités politiques les plus importantes au pays.

Mais le vrai pouvoir en Libye est morcelé, émietté entre les mains d’une myriade de milices, bandits armés et groupes extrémistes qui peuplent ce pays désertique, riche en ressources et en proie à tous les abus.

Qu’est-ce qui oppose ces groupes ?

On est tenté de répondre : tout et rien à la fois. Ce qui les unit au plus haut point est la soif de pouvoir — particulièrement dans le cas d’Haftar —, la capacité à créer des alliances de circonstance avec des acteurs éloignés de leur spectre idéologique, la lutte farouche pour le contrôle des ressources — surtout les hydrocarbures et les routes du trafic illicite — et leur incapacité à maîtriser des régions entières du pays.

Ce qui les oppose sur le fond est leur vision de l’avenir politique national, l’importance de la dimension sécuritaire et le rapport à l’islamisme politique. En simplifiant, Haftar passe souvent pour le laïc au profil militaire, similaire à celui du président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi. Fayez al-Serraj incarne le technocrate islamiste aux mains douces, courbé devant les exigences occidentales. Al-Ghoweil représente quant à lui une sorte de rebelle islamiste mal-aimé, prêt à en découdre avec les deux précédents en s’alliant avec des groupes extrémistes et salafistes notoires.

Un accord signé le 2 mai doit mettre deux protagonistes de la crise sur le chemin de la paix. Celle-ci a-t-elle de bonnes chances d’être atteinte ?

La récente rencontre entre Fayez al-Serraj (GNA) et Khalifa Haftar (LNA) à Abou Dhabi avait donné des signes plutôt positifs. Mais les violences du 18 mai autour de la base de Brak al-Shati, dans le sud-ouest de la Libye, qui opposaient des milices pro-LNA et pro-GNA, ont carrément brisé l’élan diplomatique.

Sans être un envenimement de la situation, il s’agit plutôt de la transposition des combats vers la région du Fezzan, dans le sud-ouest du pays. La Libye vit dans le chaos sécuritaire et politique depuis des années maintenant. Même si Syrte a été libérée des forces obscurantistes du groupe État islamique il y a quelques mois, la menace terroriste reste très élevée. L’insécurité est extrême. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, les milices, les terroristes et les seigneurs de guerre sont les véritables maîtres du bourbier libyen.

Depuis l’intervention militaire de l’OTAN en 2011, les puissances étrangères semblent avoir abandonné le pays à son sort. Est-ce le cas ? Sinon, qui intervient ?

La Libye est plus que jamais l’objet des ambitions politiques des pays tiers, ce qui, très souvent, complique une sortie de crise. Ce n’est pas parce que les puissances étrangères n’apparaissent pas officiellement sur le sol libyen qu’elles n’effectuent pas un travail de l’ombre.

Par exemple, l’Italie, ancienne puissance coloniale, conserve une influence importante en Libye, surtout avec la compagnie pétrolière ENI, qui possède des intérêts économiques vitaux dans la région. La Russie pousse de son côté, lentement, pour habiller le maréchal Haftar d’un costume politique qui lui offrirait un allié régional supplémentaire, en le soutenant avec du renseignement militaire. Quant aux États-Unis, ils ont coopéré de près avec les milices de Misrata durant la bataille de Syrte, alors que ses forces spéciales (SOCAF) traquaient les groupes terroristes dans la région de Ben Walid.

Sinon, deux pays sont particulièrement actifs : les Émirats arabes unis et l’Égypte. Ils apportent un appui militaire, logistique et moral de haut calibre au maréchal. Sans eux, Haftar aurait beaucoup moins d’influence sur le terrain.

S’ajoutent à cette liste déjà longue la France, qui s’active près de la frontière nigérienne, et l’Algérie, qui joue un rôle diplomatique en misant sur un processus de réconciliation nationale. En orchestrant des alliances politiques et communautaires entre Libyens, Alger s’est attaché à une solution lente et difficile, basée sur la culture des réseaux et la confiance, mais qui apparaît néanmoins comme la plus à même de stabiliser un pays détruit par l’intervention irréfléchie de l’OTAN en 2011.
 

 

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 31 mai 2017 10 h 09

    Empêcher Kadhafi de créer une banque africaine de développement qui aurait concurrencé le système bancaire occidental ?

    Est-ce que M. Farrah accepterait de commenter l’explication fournie par Gilbert Troutet, en réplique à la chronique de François Brousseau « Le chaudron libyen », sur les raisons de l'intervention de l'OTAN en Lybie, qui se termine comme suit :
    "(…) Ainsi, l’Occident réussit-il à faire passer la Résolution 1973 de l’ONU, présentée par la France et autorisant une intervention armée, en faisant croire que Mouammar Kadhafi menaçait Benghazi d’un massacre sans précédent de civils, voire même de génocide. Les armées de l’OTAN vont alors se déchaîner, larguant des milliers de tonnes de bombes et détruisant la plupart des infrastructures du pays. Un pays, soit-dit en passant, parmi les mieux développés d'Afrique.
    Or, on apprenait en 2016, grâce à l’accès à une correspondance entre Sidney Blumenthal et Hillary Clinton, que le but de l’opération n’était pas d’assurer la protection des populations, mais d’empêcher Kadhafi de créer une banque africaine de développement qui aurait concurrencé le système bancaire occidental. Le courrier électronique indique que l’initiative militaire menée par le président Sarkozy avait pour objectifs, notamment, de mettre la main sur le pétrole libyen, d’assurer la présence de la France dans la région et de contrer l’ambition de Kadhafi d’étendre son influence dans cette partie du continent considérée comme « l’Afrique francophone ». Le Foreign Policy Journal rapporte :
    « The email provides a peek behind the curtain to reveal how foreign policy is often carried out in practice. While reported in the media that the Western backed Libyan military intervention is necessary to save human lives, the real driving factor behind the intervention was shown to be the fact that Gaddafi planned to create a high degree of economic independence with a new pan-African currency, which would lessen French influence and power in the region ».”