Le colosse à la poigne de fer

Addis-Abeba a décrété l’état d’urgence il y a près de trois semaines.
Photo: Zacharias Abubeker Agence France-Presse Addis-Abeba a décrété l’état d’urgence il y a près de trois semaines.

Après un an de violentes manifestations dans certaines régions éthiopiennes, Addis-Abeba a décrété l’état d’urgence il y a près de trois semaines. Plus de 2500 personnes ont été arrêtées, des médias d’opposition ont été interdits, l’Internet est bloqué, les diplomates ne peuvent sortir de la région de la capitale sans permission. Rappel que l’Éthiopie, dépeinte depuis une décennie comme le « nouvel eldorado africain » avec sa croissance économique chauffant autour de 10 %, est l’un des pays les plus autoritaires au monde. Éclairage de Cédric Jourde, professeur de science politique et spécialiste de l’Afrique à l’Université d’Ottawa.

Des mouvements d’opposition associés à deux ethnies, les Oromos et les Amharas, manifestent avec force contre le régime éthiopien, qui a répondu en les réprimant dans le sang. Qu’est-ce que cela révèle sur le régime d’Addis-Abeba ?

Ces manifestations et la réponse gouvernementale témoignent de deux espoirs déçus. D’abord celui de la démocratisation du régime. Après une terrible guerre civile qui a fini par renverser le régime marxiste-léniniste du Derg en 1991, on croyait l’époque des régimes très durs et autoritaires révolue.

On croyait aussi que la fin de la domination du groupe ethnique des Amharas — associé au Derg — allait mener à la reconnaissance et au respect de toutes les communautés ethniques du pays grâce à la fédéralisation du système politique. L’État allait également assurer leur protection et leur développement.

Or, 25 ans plus tard, loin de s’être démocratisé et fédéralisé, le régime demeure hyperautoritaire et centralisateur. L’opposition n’avait qu’un seul siège au Parlement, avant de le perdre en 2015. Le parti au pouvoir — le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens — détient donc 100 % des sièges au Parlement.

Le régime cadenasse tout. Tout mouvement de revendication est réprimé par la manière forte. L’ONG Freedom House classe l’Éthiopie au 191e rang sur 211 pays et territoires pour le respect des libertés civiles et politiques…

 

L’économie éthiopienne croît fortement — 10 % annuellement depuis une décennie. Une situation très loin des images de famine qui ont fait le tour du monde en 1984… Cette croissance permet-elle au régime d’acheter la paix ?

Dans la tradition toute léniniste remontant au régime du Derg, Addis-Abeba met de l’avant le modèle de l’État développemental : « Vous n’avez pas la liberté, mais nous vous assurons le développement », pourrait-on résumer. Selon ce modèle courant en Asie de l’Est, à la chinoise, le gouvernement doit diriger avec une main de fer pour générer du développement. Les résultats économiques depuis 10 ans viennent conforter le régime dans cette croyance.

Selon ce modèle, le régime ne se déverrouillera que lorsque le développement sera avancé, comme la Corée du Sud l’a fait. Mais les chiffres astronomiques de la croissance actuelle cachent des problèmes : les indices de pauvreté ont certes baissé, mais 40 % de la population vit toujours avec moins de 2 $ par jour. La croissance a donc surtout bénéficié aux proches du régime.

Les récentes manifestations chez les Oromos et les Amharas en sont d’ailleurs une conséquence. Des partis et des organisations associés à ces groupes ethniques revendiquent une meilleure redistribution de la richesse, qu’ils estiment accaparée par les Tigrés, qui contrôlent les principales commandes de l’État.

Le printemps arabe a eu un certain effet de contagion en Afrique subsaharienne. Au Burkina Faso, notamment, les manifestants ont chassé Blaise Compaoré de la présidence. Cela pourrait-il se produire en Éthiopie ?

C’est très peu probable. Tout d’abord parce que l’État éthiopien, issu des guerres de libération, est très fort. L’appareil sécuritaire est très développé.

Addis-Abeba a aussi très bien instrumentalisé son titre de bastion de stabilité dans une région où grouillent les groupes islamistes, surtout dans la Somalie voisine. C’est le principal allié des pays occidentaux dans la Corne de l’Afrique, comme l’Égypte l’est au Moyen-Orient et l’Algérie au Sahel. L’aide américaine tourne autour de 1 milliard par année.

Le régime entretient par ailleurs de très bonnes relations avec la Chine. L’Occident se fait ainsi encore plus accommodant avec lui pour ne pas le pousser davantage dans les bras de Pékin. Par exemple, le département d’État a longuement attendu avant de publier un rapport critique sur la situation des droits de la personne, histoire de ne pas froisser le régime.