Libye: chaos dans le désert

Un membre des forces loyales de la Libye regarde dans un périscope la ligne de front de la ville de Syrte, durant l’opération menée pour éradiquer le groupe État islamique de la ville.
Photo: Mahmud Turkia Agence France-Presse Un membre des forces loyales de la Libye regarde dans un périscope la ligne de front de la ville de Syrte, durant l’opération menée pour éradiquer le groupe État islamique de la ville.

Cinq ans après la mort de Mouammar Kadhafi, la Libye est déchirée par des conflits entre tribus et milices, où Daech prend de plus en plus ses aises. Portrait d’un État en faillite qui s’enlise dans le chaos, dans l’indifférence la plus totale.

Le diplomate français et auteur Emmanuel Rimbert a cette belle expression pour décrire la situation qui prévaut dans ce pays d’Afrique du Nord depuis l’assassinat de Mouammar Kadhafi en 2011 : la Libye ne s’enlise pas, elle « s’ensable ». Comment parler autrement de cet empire désertique de 1,7 million de km2, une terre hostile où rien ne pousse et où la vie a du mal à s’enraciner pour de bon ?

Dans son livre, Jours intranquilles en Libye, Emmanuel Rimbert partage, à la manière d’un journal de bord, sa vie d’expatrié à Tripoli, de l’assassinat, le 11 septembre 2012, de l’ambassadeur des États-Unis jusqu’à l’attentat à l’ambassade de France, en avril 2013. La chaleur accablante, les tirs des Kalachnikov, l’obsession de la sécurité.

Cinq ans plus tard, dans ce pays effondré, la situation ne s’est guère améliorée, constatent les experts interrogés par Le Devoir. En l’absence d’un État — le pays est en proie à des guerres tribales et à des affrontements entre plusieurs milices — c’est le chaos. « Auparavant, c’était comme vivre à New York, Manhattan. Mais, depuis l’effondrement [du régime] en 2011, c’est le Bronx, avec des gangsters partout », raconte H. A., fille d’un ancien membre du régime qui a voulu garder l’anonymat. Cette médecin a vécu toute sa vie en Libye, avant de quitter tout juste avant la chute de Kadhafi. Elle n’a jamais pu y retourner depuis.

À Tripoli, l’électricité est coupée 12 heures par jour. La distribution de l’eau est erratique et il y a pénurie de carburant et de nourriture. « Une baguette coûtait 10 cents et c’est maintenant 400 fois plus cher », déplore-t-elle. Les banques ont de moins en moins d’argent et les fourgons transportant l’argent sont régulièrement attaqués par les milices. Plus d’un million de fonctionnaires mettent des mois avant de recevoir leur salaire. « J’ai des amis qui travaillent dans les hôpitaux et qui doivent payer les médicaments de leur poche », raconte encore H. A.

Pour elle, même si Kadhafi n’était pas un ange, la situation était bien meilleure quand il était au pouvoir. « Kadhafi était peut-être un diable, mais, au moins, il y avait une stabilité. »

Chaos et insécurité

Professeur de sociologie à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis, Moncef Ouannes connaît bien la Libye pour s’y être rendu à maintes reprises pour son travail d’universitaire. « La Libye vit actuellement une situation chaotique, insupportable et infernale à tous les plans. C’est une société complètement déchirée, phagocytée par les conflits entre les régions et entre les tribus et les milices », n’hésite-t-il pas à dire.

Photo: Mahmud Turkia Agence France-Presse Un membre des forces loyales de la Libye regarde dans un périscope la ligne de front de la ville de Syrte, durant l’opération menée pour éradiquer le groupe État islamique de la ville.

Après la chute du régime et devant un immense vide de pouvoir, le pays est désormais disputé par quatre gouvernements, dont un contrôlé par Daech. Absurde, la situation l’est aussi dans la capitale, Tripoli, scindée en deux et dirigée par deux gouvernements complètement opposés, l’un formé par des islamistes, essentiellement les Frères musulmans libyens, et l’autre appuyé par l’Union européenne et les États-Unis.

Sur le plan géographique, la Libye est contrôlée par trois sortes de milices : l’une, plus idéologique, formée par les groupes islamistes radicaux liés à al-Qaïda et Daech, une autre, mafieuse et criminelle, qui s’attaque aux banques et vole l’argent du pétrole, et une troisième milice locale, formée par les habitants eux-mêmes qui répondent chacun de leur tribu et qui pratiquent l’autodéfense. « L’un des plus grands problèmes de la Libye est la sécurité. D’autant qu’il n’y a pas de police organisée ni d’armée, si ce n’est que quelques volontaires », explique Moncef Ouannes.

Pour H. A., le pays est paralysé par la violence. « Mes parents vivent encore là-bas. Je ne peux pas y aller. Ce serait trop dangereux que je me fasse kidnapper », explique-t-elle. La misère est telle que quiconque peut orchestrer un enlèvement pour pouvoir se renflouer avec la rançon.

Moncef Ouannes admet qu’il y a eu une légère amélioration de la situation à Benghazi, la deuxième ville du pays, car plusieurs quartiers ont été libérés de Daech et d’al-Qaïda. Mais ce ne sont là que de maigres progrès. « Il faut faire face aux défis auxquels la Libye est confrontée, au premier rang : la nécessité de mettre un terme à la progression de Daech. » Car ce groupe contrôle encore une large partie du territoire, rappelle-t-il.

L’avenir libyen

La Libye se réchappe-t-elle ? Il le faut, disent les experts interrogés. Et le temps presse. Selon Emmanuel Rimbert, elle s’est déjà beaucoup enlisée et de belles occasions de calmer le jeu ont été ratées. « Le tournant est survenu en décembre 2014, six mois après les élections de juillet, qui s’étaient globalement bien passées, il faut le souligner. » Mais en décembre est votée, à grands coups d’intimidation, la loi d’exclusion politique. « C’est le début de la fin. Le début d’une difficile réconciliation, d’un pardon qui eut été utile. Et dont le pays avait besoin pour se reconstruire rapidement. »

Pour Moncef Ouannes, la Libye post-indépendance (1951) est passée par deux grands moments historiques, soit la monarchie et 42 ans de la dictature militaire de Kadhafi, qui risque de rendre le dialogue difficile. Le pays ne s’est pas beaucoup exercé à la démocratie, croit-il. Mais le problème venant en partie des Occidentaux, qui ont voulu la fin du régime sans planifier de solution de rechange, la solution devra venir d’eux. « Je pense que le gouvernement américain peut jouer un rôle primordial pour mettre fin à la crise, en demandant à ses alliés, le Qatar, la Turquie, les Émirats arabes unis, d’arrêter le financement et l’armement des milices libyennes. » Encore faut-il que ce soit Hillary Clinton — « elle avait déployé beaucoup d’efforts pour faire adopter à l’ONU des résolutions qui parlaient de zones d’exclusion des bombardements aériens à Benghazi pour protéger les civils », fait remarquer Ouannes — qui prenne les commandes.

H. A. n’est pas d’accord. « Clinton a du sang sur les mains, les choses pourraient être pires si elle s’en mêle », dit-elle. « Il faut que la situation soit réglée entre nous, par les Libyens et pour les Libyens », insiste-t-elle. Elle prône la voie d’une réconciliation nationale, à travers un mouvement politique émanant de la société civile.

Difficile de savoir, donc, de qui viendra la solution politique. L’auteur Emmanuel Rimbert résume cette impasse dans une juste formule : « La Libye reste une splendide voiture que personne ne sait conduire. »