L’indépendance en suspens du Sahara occidental

Aussi vaste que le Royaume-Uni, lové dans les sables du Sahara entre la Mauritanie, l’Algérie et le Maroc, le Sahara occidental ferraille depuis les années 1970 pour obtenir son indépendance. Alors que l’ONU le considère encore comme un territoire non autonome dont le statut définitif n’est pas arrêté, la tension reste élevée avec le Maroc, qui contrôle de facto le Sahara occidental. Retour sur un conflit irrésolu avec Islam Amine Derradji, doctorant en science politique à l’Université de Montréal.

Pourquoi le Sahara occidental veut-il l’indépendance ? Quelles sont les raisons invoquées ? Et quelle est la position du Maroc ?

Après le retrait de l’Espagne coloniale en 1975, le territoire a été revendiqué par trois acteurs : la Mauritanie, qui faisait valoir les ressemblances linguistiques et ethniques entre sa population et les tribus du Sahara occidental, les Sahraouis ; le Maroc, qui revendiquait un droit historique sur le territoire, en vertu des serments d’allégeance prêtés par des tribus sahraouies au souverain marocain ; et le Front Polisario, une organisation politique sahraouie créée en 1973 pour lutter contre la puissance coloniale espagnole et lui arracher l’indépendance.

Peu après le retrait de l’Espagne, la Mauritanie a abandonné ses prétentions territoriales sur le Sahara occidental. Le Front Polisario, lui, exilé en Algérie, a déclaré en 1976 la création de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Le Maroc, qui ne la reconnaît pas, et le Front Polisario se sont alors engagés dans une lutte armée.

Un cessez-le-feu a été signé en 1991 et une mission onusienne, la MINURSO, a été créée pour en assurer le respect et organiser un référendum d’autodétermination. Or le Maroc et le Front Polisario ne se sont jamais entendus sur la composition du corps électoral. Et les coûts politiques d’une défaite pour l’un et l’autre sont si élevés que le statu quo apparaît comme l’option la moins risquée. Mais en perpétuant le conflit, le statu quo est terrible, puisqu’il prolonge les souffrances des populations sahraouies et hypothèque le développement de l’ensemble nord-africain.

   

La RASD semble jouir d’une reconnaissance diplomatique considérable, surtout en Afrique. Peut-on dire que le Maroc est diplomatiquement isolé sur cet enjeu ?

Le Maroc apparaît isolé vers la fin des années 1970. Plusieurs pays du sud, aussi bien d’Afrique que d’Asie et d’Amérique latine, ont reconnu la RASD. L’Union africaine en a fait autant en 1982, ce qui a poussé le Maroc à s’en retirer. Le Front Polisario a alors bénéficié du soutien matériel, diplomatique et militaire d’une Algérie résolument engagée en faveur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Alger veut aussi affaiblir son voisin marocain, à qui il dispute l’hégémonie régionale et dont il redoute les velléités expansionnistes, en raison d’un différend sur le tracé des frontières.

De son côté, le Maroc déploie une intense activité de lobbying en France, en Espagne et aux États-Unis. Plus récemment, le roi s’est déplacé en Russie et en Chine. Il vante les mérites d’une large autonomie pour le Sahara occidental. Les Sahraouis auraient la possibilité d’élire leurs représentants et de tirer profit de l’exploitation des ressources naturelles — produits de la mer, pétrole et phosphate — sur leur territoire. Mais la souveraineté de Rabat sur celui-ci ne serait pas négociable.

Ce plan est jugé « réaliste, crédible et sérieux » par les principales puissances occidentales qui ne veulent pas exercer de pressions indues sur un pays qu’elles considèrent comme un partenaire économique et un allié stratégique, notamment sur les flux migratoires et la sécurité régionale.

La tension monte depuis quelque temps. Pourquoi ? Un conflit ouvert pourrait-il reprendre ?

La majorité du territoire du Sahara occidental est contrôlée de facto par le Maroc. Il y a consenti d’importants investissements pour valoriser le territoire, inciter les populations du nord du Maroc à s’y installer et obtenir le soutien de notables sahraouis. Le Front Polisario dénonce une occupation illégale et y voit une stratégie du « fait accompli » qui sape l’option indépendantiste.

C’est dans ce contexte que le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, s’est rendu dans la région en mars. Bien qu’il espère donner un second souffle au processus de négociation, il a suscité l’ire des autorités marocaines en qualifiant leur présence sur ce territoire d’occupation. Rabat a décidé de renvoyer une partie du contingent civil de la MINURSO, alors que le Front Polisario a menacé de reprendre les hostilités si le personnel chargé de l’organisation d’un référendum n’était pas reconduit.

Mais au-delà d’une escalade, il plane le risque que des organisations terroristes tels al-Qaïda dans le Maghreb islamique et le groupe État islamique profitent de ce conflit larvé pour grossir leurs rangs auprès de populations désabusées.