«Celles qui ont été enlevées, on ne connaît pas leur sort»

Des écolières enlevées par Boko Haram et qui ont réussi à fuir assistent à une rencontre d’information en mai 2014.
Photo: Agence France-Presse Des écolières enlevées par Boko Haram et qui ont réussi à fuir assistent à une rencontre d’information en mai 2014.

Deux ans après le rapt spectaculaire de 276 jeunes filles à Chibok, au Nigeria, la secte islamiste continue de terroriser la zone du lac Tchad. Elle serait responsable de la mort de 20 000 personnes et du déplacement de 2,6 millions d’autres.

C’était il y a deux ans. À Chibok, dans le nord-est du Nigeria, dans la nuit du 14 au 15 avril 2014, 276 jeunes filles, âgées de 12 à 17 ans, sont brutalement arrachées du dortoir de leur lycée. L’établissement est incendié. Elles sont embarquées dans des camions qui s’enfoncent dans la forêt de Sambisa. Dans les heures et les jours qui suivent, une cinquantaine d’entre elles parviennent à se sauver. Le mouvement « Bring Back Our Girls » (« Rendez-nous nos filles ») mobilise l’opinion internationale. Du jamais vu : pendant des semaines, le mot-clic #BringBackOurGirls inonde Twitter.

Revers

Que sont devenues les captives ? Deux ans plus tard, presque toutes restent introuvables. Dans l’extrême nord du Cameroun, une kamikaze de 12 ans, arrêtée le mois dernier avec une ceinture de 12 kilos d’explosifs, a prétendu être l’une des lycéennes. Un mensonge, selon une association de soutien aux parents des jeunes otages. En mai 2014, l’insurrection djihadiste déborde au Cameroun, avant de s’attaquer au Niger en février 2015. Critiqué pour son inaction, le Nigeria finit par lancer une offensive de grande ampleur avec l’appui du Tchad, du Niger et du Cameroun. Villes et villages sont repris. La secte, qui entre-temps a fait allégeance au groupe armé État islamique, subit d’importants revers et se replie sur ses sanctuaires. Boko Haram, responsable de la mort de 20 000 personnes et du déplacement de 2,6 millions d’autres, aurait de plus en plus de mal à s’approvisionner.

Photo: Agence France-Presse Le 12 mai 2014, Boko Haram a diffusé une vidéo montrant environ 130 étudiantes enlevées.

Mais sa capacité de nuisance demeure. Ainsi, Diffa, dans le sud-est du Niger, près du lac Tchad et à quelques encablures de la frontière avec le Nigeria, est toujours en état d’urgence. Près de 140 000 personnes venues du Nigeria ont trouvé refuge dans cette région, qui compte aussi des déplacés internes. Dans la matinée du 5 avril, deux kamikazes se sont fait exploser à 20 kilomètres de Diffa, dans un véhicule de transport public qui devait se rendre dans le chef-lieu de la région. C’était jour de marché, l’une des cibles privilégiées de Boko Haram. L’un des terroristes a-t-il actionné sa charge par erreur ? Ou alors, un des passagers s’est-il aperçu de l’intention des deux terroristes ? Au moins deux personnes ont été tuées en plus des kamikazes : une femme et son enfant. Le même jour, deux pêcheurs qui s’étaient aventurés sur un bras de la Komadougou Yobé ont été décapités. Dans la nuit, un homme, peut-être un informateur des forces de sécurité ayant aidé à déjouer l’attentat du matin, a été tué.

Au Nigeria, les villes sont tenues par l’armée, mais les campagnes sont toujours dangereuses. Les réfugiés n’envisagent pas de rentrer et les déplacés se tiennent à distance de la frontière. Une vie d’attente au Niger voisin, sur les terrains désertiques qui longent la Nationale 1, sans activité économique. Au milieu des cases de paille apparaissent les premières cases en banco, ce mélange de terre crue et de paille, preuve que ces déplacés de Boko Haram commencent à s’installer.

Angoisse

Libération a choisi de commémorer le sinistre enlèvement des jeunes filles de Chibok, dont c’est le deuxième anniversaire, en rencontrant des femmes rescapées de la secte islamiste, qui racontent leurs semaines d’angoisse, reléguées au rang de « butin de guerre ». Mais aussi des enfants, traumatisés d’avoir dû quitter leur maison. Ou d’avoir vu un frère ou un camarade de classe grossir les rangs de Boko Haram.

Aïssa, 25 ans, 2 enfants

« Quand ils ont attaqué Damasak [au Nigeria, sur la frontière avec le Niger], nous avons fui. Mais une fois au bord de la rivière Komadougou Yobé, j’ai vu les cadavres qui flottaient et je n’ai pas voulu entrer dans l’eau. Avec mon mari, nous avons choisi de retourner chez nous. Nous nous sommes cachés dans la paille, mais les insurgés m’ont trouvée vers 4 h du matin. Mon mari entendait, mais il ne pouvait rien faire. J’ai été captive pendant vingt et un jours. J’étais enceinte de ma petite fille. Dans Boko Haram, il y avait des enfants, des vieux, des hommes, des adultes. Certains étaient en tenue militaire, d’autres en civil. La majorité avait beaucoup de cheveux et on ne voyait pas leurs oreilles. Nous étions dans une maison, les insurgés ouvraient juste la porte, déposaient à manger et la refermaient. Pendant la durée de ma captivité, aucune femme n’a été mariée de force. Au bout de vingt et un jours, ils ont séparé les femmes en deux groupes. Ils en ont pris la moitié et libéré les autres. Moi, j’ai été libérée. Ils ont dit que chacune pouvait partir où elle voulait. Les femmes qui ont été enlevées, on ne connaît pas leur sort. Elles ont été emmenées. On n’en a jamais revu une seule [plus de 500 femmes et enfants ont été enlevées à Damasak fin 2014]. »

Halima, 30 ans, 4 enfants

« J’étais assise dans ma maison, à Baga [Nigeria], quand j’ai vu tout le monde courir en tous sens. On disait : “Boko Haram est là !” Même les militaires fuyaient, alors nous aussi, nous nous sommes enfuis. On a passé une nuit en brousse. Mais je ne pouvais pas rester, j’étais enceinte, j’avais mal. Je suis retournée en ville avec ma petite fille. J’ai accouché la nuit, seule, dans la ville. Je me suis cachée. J’ai passé dix jours dans la maison sans que personne me trouve, mais ils ont fini par me découvrir. Ils m’ont ordonné de rejoindre le lieu où ils entassaient un groupe de personnes capturées. Ils nous insultaient sans cesse, nous disaient : “Vous êtes des femmes de mécréants.” Ils n’arrêtaient pas de nous tabasser. De temps en temps, ils prenaient des femmes. Certaines étaient tuées, d’autres emmenées pour être mariées de force dans leurs villages. Les maris, ils les tuent. Les femmes, ils les gardent. Car, pour eux, c’est d’abord leur butin de guerre. Ils les prennent pour les marier de force. D’autres, ils font des choses avec elles. J’ai eu de la chance, je me suis enfuie quand ils dormaient. »

Aïchatou, 30 ans

« Lorsqu’ils ont attaqué Baga, nous avons fui et marché sans nous arrêter. Mais à un moment, nous étions épuisés et nous nous sommes arrêtés pour nous reposer un peu. C’est à ce moment qu’ils nous ont trouvés. Ils nous ont dit : “Où sont passées vos prières ? Aujourd’hui, nous avons pris Baga.” On pensait qu’ils allaient tous nous exterminer, y compris les femmes. Mais ils nous ont ordonné de retourner à Baga. Je venais d’accoucher. Ils ont laissé les femmes enceintes et celles qui venaient d’accoucher ensemble, mais ils ne nous donnaient pas à manger. J’ai réussi à m’enfuir, mais j’ai dû abandonner ma grand-mère. Elle était trop âgée et aveugle. Ça a été difficile. Il y avait d’autres vieilles femmes. Je sais que beaucoup ont perdu la vie. J’aimerais savoir ce qui est arrivé à ma grand-mère, mais ce n’est pas possible. Je n’ai pas l’autorisation de m’éloigner de mon mari. Et puis, aussi, j’ai peur, je ne peux pas prendre la route, c’est trop dangereux. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé avec les femmes plus jeunes. Je vous l’ai dit : j’étais dans mon coin, je n’ai rien vu. »