La démocratie recule

Année électorale faste en Afrique subsaharienne, où une bonne douzaine de pays ont déjà tenu ou tiendront sous peu un scrutin présidentiel ou législatif. Certains s’annoncent libres, d’autres, moins. Un demi-siècle après l’enclenchement d’un vaste processus de démocratisation, quel bilan pour la démocratie en Afrique ? Les réponses de Gabrielle Bardall, qui a travaillé sur des projets d’aide à la démocratie dans plus de trente pays. Elle est aujourd’hui doctorante au CERIUM et boursière de la Fondation Trudeau.

De nombreux pays d’Afrique subsaharienne votent cette année et annoncent des avancées démocratiques. Est-ce à dire que la démocratisation est bien en marche ?

Les élections sont nécessaires, mais insuffisantes pour assurer la démocratie. Celle-ci exige le respect des droits de la personne et des libertés civiles, des médias indépendants et une pensée politique diversifiée. Ainsi, même si plus d’une douzaine de pays africains tiennent des élections présidentielles ou législatives en 2016, la démocratie est, en réalité, sur le déclin.

La tendance baissière de la démocratie a cours dans le monde depuis une décennie, et l’Afrique subsaharienne est l’une des régions les plus volatiles. Selon certaines estimations, seulement 12 % des pays de la région sont aujourd’hui considérés comme « libres ». Les démocraties bien établies, comme l’Afrique du Sud, ont connu un recul, et des pays qui avaient fait des progrès, comme le Burundi et le Burkina Faso, ont fait des volte-face aussi spectaculaires que violentes dans la dernière année. Des dizaines d’États, telles la Gambie et la Mauritanie, terrorisent les citoyens avec des lois punissant l’homosexualité, parfois avec l’emprisonnement à vie ou la peine de mort. La liberté de la presse est réprimée à travers le continent, les femmes sont aux prises?avec?des?formes uniques de violence quand elles sont candidates aux élections ou même en tant que simples électrices. La guerre civile fait rage au Soudan du Sud, le groupe djihadiste Boko Haram s’est propagé dans la sous-région et des attaques terroristes ont paralysé le Mali, le Burkina Faso et, dimanche?dernier,?la?Côte d’Ivoire.

En prenant davantage de recul, peut-on néanmoins affirmer que la démocratie a fait des progrès en Afrique depuis les années 1990 ?

Bâtir une démocratie — ou consolider un régime autoritaire — n’est jamais un processus linéaire. Notre ère est très différente des années 1990, alors que l’émergence de nouvelles démocraties suscitait un enthousiasme débordant. Des constitutions ont été réécrites afin de garantir droits et libertés, des élections ont eu lieu, des parlements ont été convoqués… C’était une ère d’espoir.

À présent, plusieurs États se réinstallent dans l’« autoritarisme électoral ». Bien qu’ils organisent des élections et donnent l’apparence de respecter les institutions démocratiques, ils restent répressifs et abusent des droits civils, politiques et humains. Le plus frappant à cet égard est l’extension des mandats présidentiels. Des dirigeants s’accrochent à l’exécutif par des révisions constitutionnelles et en profitant des lacunes dans les lois. Les populations réagissent parfois en manifestant et par la violence, comme au Burundi, parfois par l’intermédiaire?d’un?référendum, comme au Rwanda. Dans tous les cas, cela étouffe la diversité et la participation politique.

Il y a toutefois des cas encourageants, comme le Bénin, qui élira un nouveau président la semaine prochaine. Le président sortant, Thomas Yayi Boni, a respecté la loi en refusant de se présenter pour un troisième mandat. Et au Nigeria l’année dernière, le président Goodluck Jonathan a remis les rênes du pouvoir à Muhammadu Buhari après sa défaite électorale.

Dans ce portrait plutôt sombre, quelles solutions pour la démocratie en Afrique ?

Ce sont des défis complexes qui nous obligent à repenser la façon dont nous appuyons la démocratie et les droits de la personne dans le monde. C’est aussi l’occasion d’innover et de réinvestir dans l’aide extérieure.

Plusieurs des causes de l’échec de la démocratisation sont systémiques : inégalités, pauvreté, pressions environnementales… Beaucoup peut être fait pour combattre ces phénomènes, en commençant par la vigilance internationale et par un engagement ferme envers les droits de la personne. Le Canada a toujours été un leader dans le soutien à la démocratie dans le monde, en particulier en raison de son approche fondée sur les droits de la personne. Le travail des experts québécois en matière de démocratie et d’élections est particulièrement important dans les pays francophones, et ce, depuis longtemps.

Or, au cours de la dernière décennie, le Canada a fortement réduit son engagement, et plusieurs organisations, tels Droits et Démocratie — basée à Montréal — et le Forum des fédérations, ont été démantelées ou atrophiées. Avec la démocratie qui recule dans le monde, il est essentiel de réaffirmer notre engagement envers elle et les droits de la personne, en commençant par revoir notre politique en la matière.