Un véritable changement ou un simple toilettage?

Le président élu, Roch Marc Christian Kaboré
Photo: Issouf Sanogo Le président élu, Roch Marc Christian Kaboré

Un an après l’insurrection d’octobre 2014 qui avait chassé Blaise Compaoré, resté 27 ans au pouvoir, les Burkinabés ont élu comme président un cacique du régime déchu, entouré d’anciens notables. Chassé par la rue, le régime Compaoré est-il revenu par les urnes ?

Pas vraiment, répondent en substance acteurs de la société civile, politologues et analystes pour qui les Burkinabè, en choisissant d’élire dimanche Roch Marc Christian Kaboré, ont opté pour une rupture en douceur avec l’ancien régime assortie d’une vigilance accrue des faits et gestes de leur exécutif.

La question est pourtant légitime : élu dès le premier tour, « Roch » Kaboré a occupé tous les postes stratégiques sous Compaoré (premier ministre, président du parti au pouvoir) avant de tomber en disgrâce, puis de claquer la porte en 2014, 10 mois seulement avant l’insurrection d’octobre 2014.

De même, le Congrès pour la Démocratie et le progrès (CDP), l’ancien parti État de Compaoré, a obtenu 18 députés (sur 127) lors des législatives de dimanche et demeure bien implanté dans les campagnes.

Quand on l’accuse d’opportunisme, le nouveau président Burkinabè assure : « Nous avons eu une rupture totale avec l’ancien régime. »

Manigance ?

Pour une source diplomatique installée au Burkina Faso, « il faut peut-être renverser la question pour comprendre : est-ce qu’il y aurait eu une insurrection populaire et une chute du régime sans Roch et le MPP (Mouvement du peuple pour le Progrès, parti de Kaboré) ? »

« On a mythifié l’insurrection. Comme si elle était uniquement un mouvement populaire issu de la rue et qu’elle n’avait pas été organisée et accompagnée par [Zéphirin] Diabré [arrivé 2e de la présidentielle] et Kaboré », renchérit un autre diplomate.

Pour le Dr Salam Kassem, politologue, « les Burkinabè ont fait le choix de la raison pour gérer l’après-Compaoré ».

« Ils ont opté pour Roch parce qu’ils ne veulent pas une rupture brutale, ils veulent une sortie en douceur du système. Ils n’ont pas voulu prendre trop de risques », ajoute l’enseignant à l’université d’Ouagadougou.

Mais tous les observateurs Burkinabè ne sont pas aussi optimistes et voient dans la machine électorale qui a conduit à l’élection de M. Kaboré les germes d’un pouvoir similaire à celui que la population a évincé.

« Le MPP, ce sont des gens qui ont une machine électorale puissante. Ils ont utilisé les mêmes méthodes, comme quand ils étaient au CDP [de Compaoré] : l’argent, les tee-shirts… Une telle machine ne peut que tout écraser », juge le Dr Abdoul Karim Saïdou, politologue.

Pour autant, si M. Kaboré a été bien élu dès le premier tour, son parti n’a pas obtenu la majorité absolue au parlement et il devra composer avec des petits partis pour gouverner.

La chance au coureur

Le musicien Smockey, figure du Balai citoyen, un des grands mouvements de la société civile en pointe lors de l’insurrection, estime que le « scénario [la victoire de Kaboré] n’est pas surprenant, même si ce n’est pas le choix d’une certaine majorité, jeune, qui estime qu’il est trop impliqué dans la gestion de l’ancien régime ».

Toutefois, souligne le musicien, « il n’y a pas eu de tricherie. Les résultats ne sont pas contestés et sont donc à l’image du peuple burkinabé ». « Maintenant, qu’il soit issu de l’ancien gouvernement ou pas […] il est important de maintenir une forme de contre-pouvoir pour obliger le pouvoir à respecter ses engagements. Si on laisse cet équilibre-là disparaître, on prend le risque de faire revenir les anciens fantômes », analyse-t-il.

L’artiste, comme beaucoup d’anciens opposants, estime que Kaboré doit surtout montrer sa bonne foi sur la question de la justice, en laissant avancer les enquêtes sur l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en 1998, de Thomas Sankara en 1987, mais aussi du putsch raté du 17 septembre mené par l’ancien bras droit de Compaoré.

Ces affaires, et d’autres dossiers de corruption, concernent beaucoup de personnalités de l’ancien régime et leur sort sera un « véritable indicateur pour savoir s’il y a un changement ou non », estime un observateur de longue date du pays.

« Il faut faire en sorte que l’État soit exemplaire, donc sur la plupart des dossiers de crimes économiques et de sang, il faut être ferme. Il faut faire en sorte qu’effectivement ceux qui ont péché puissent être jugés [et] s’ils doivent être condamnés, qu’ils le soient », insiste Smockey.

Avec son sens de la formule, le rappeur conclut, « sans être naïf » : « On revient de loin. Le peuple a réussi à placer la locomotive démocratique sur les rails, c’est aux passagers de faire en sorte que la destination soit la bonne. »