La cause de la dislocation de l’avion reste nébuleuse

Les recherches pour trouver les corps des victimes de l’écrasement de l’Airbus A321-200 de la compagnie russe Metrojet se sont poursuivies dimanche et leurs bagages ont été réunis sur les lieux.
Photo: Khaled Desouki Agence France-Presse Les recherches pour trouver les corps des victimes de l’écrasement de l’Airbus A321-200 de la compagnie russe Metrojet se sont poursuivies dimanche et leurs bagages ont été réunis sur les lieux.

Accident ou attentat ? Dimanche, rien ne permettait de trancher entre les deux hypothèses après le crash, la veille, d’un Airbus A321-200 de la compagnie russe Metrojet (Kogalymavia en russe) dans le désert égyptien du Sinaï. L’appareil s’est disloqué avant de toucher le sol, selon un enquêteur russe : « La dislocation a eu lieu dans les airs et les fragments se sont éparpillés sur une grande surface d’environ 20 km² », a déclaré Viktor Sorotchenko, directeur du Comité intergouvernemental d’aviation (MAK).

Cette dislocation a eu lieu « à haute altitude », selon le directeur de l’agence russe chargée du transport aérien Rosaviatsia, Alexandre Neradko, cité par l’AFP. Les 224 occupants, des touristes russes plus trois Ukrainiens, ont tous péri dans cet avion qui avait décollé à l’aube samedi de la station balnéaire de Charm el-Cheikh en direction de Saint-Pétersbourg. Les recherches se sont poursuivies activement dimanche pour retrouver les corps des 224 occupants de l’avion, dont plus des deux tiers ont été récupérés et ont commencé à être rapatriés en Russie dans la soirée.

La branche égyptienne du groupe djihadiste État islamique (EI) a revendiqué samedi avoir « fait tomber » l’avion en représailles contre les bombardements russes en Syrie. « Les soldats du Califat ont réussi à faire tomber un avion russe dans la province du Sinaï transportant plus de 220 croisés qui ont tous été tués », indique le communiqué. Et la branche d’EI prévient : « Les dizaines de morts quotidiennes dans les bombardements russes en Syrie seront la cause des malheurs futurs des Russes et de leurs alliés. »

Cette revendication est contestée par les gouvernements égyptien et russe, qui privilégient une défaillance technique. Mais elle est prise très au sérieux par les spécialistes d’EI, car Daech n’a jamais menti sur une revendication.

Les « boîtes noires », à savoir l’enregistreur de conversations du cockpit (Cockpit Voice Recorder ou CVR) et l’enregistreur de paramètres de vol (Flight Data Recorder ou FDR) ont été retrouvées et permettront d’en savoir plus. En attendant, « par mesure de sécurité », plusieurs compagnies, dont Air France, Lufthansa et Emirates, ne survoleront plus le Sinaï « jusqu’à nouvel ordre ».


Quelles sont les hypothèses ?

Elles sont multiples. Un accident ? L’Airbus a pu être victime d’une avarie technique. Un attentat ? Pour les experts, la « Province du Sinaï »nom pris par le groupe Ansar Beit Al-Maqdis (« les partisans de Jérusalem ») ne disposait pas jusqu’à présent de missiles capables d’atteindre un avion à 9000 mètres, soit l’altitude de croisière que le vol KGL9268 avait atteint lorsque tout contact a été perdu, 23 minutes après le décollage. Ils sont néanmoins capables de toucher des hélicoptères — un appareil de l’armée égyptienne a été abattu en janvier 2014.

Reste la possibilité de l’amélioration de leur armement. L’avion a aussi pu être détruit par une bombe placée à son bord, les contrôles de sécurité des touristes lors de l’embarquement dans les aéroports égyptiens étant parfois peu rigoureux. Ou par un tir de missile ou de roquette lors de sa descente à une altitude inférieure provoquée par une défaillance technique.

Que vaut la revendication d’EI ?

La revendication de la branche locale d’État islamique, la « Province du Sinaï », après son allégeance à EI en novembre 2014, provient de sources à la crédibilité reconnue, mais elle reste très vague sur la façon dont l’avion aurait été attaqué. « Les groupes armés du Sinaï ont pu sauter sur l’occasion et utiliser l’accident technique afin de revendiquer une action d’éclat qu’ils n’auraient pas commise, mais leurs communiqués sont d’ordinaire fiables, estime Mokhtar Awad, chercheur au Center for American Progress. Un précédent de mensonge de la part du groupe a néanmoins été établi récemment, lorsqu’État islamique a affirmé que les Américains et Kurdes avaient échoué à libérer les otages alors que des vidéos ont prouvé le contraire. »

 

Quelle est cette branche d’EI ?

Malgré les opérations de contre-terrorisme de l’armée égyptienne dans le Nord-Est de la péninsule du Sinaï, opérations musclées qui touchent aussi les populations civiles et ont conduit à l’évacuation et la destruction d’habitations près de la bande de Gaza, la « Province du Sinaï » compterait toujours quelques centaines de militants. Elle est en mesure d’attaquer des membres de l’armée et de la police égyptienne, ainsi que les habitants qui collaborent avec eux, considérés comme des traîtres.

Pour Zack Gold, analyste spécialiste des affaires de sécurité égyptiennes, « l’allégeance du groupe à État islamique est surtout une affaire d’intérêt financier ». Lorsque le groupe s’appelait encore les « Partisans de Jérusalem » et après une attaque sur un bus de touristes coréens à Taba, il avait intimé l’ordre aux touristes de quitter le Sinaï. Mais nulle action de grande ampleur n’avait suivi cette menace.

Le groupe vise à la fois l’Égypte et Israël (bombes, roquettes, combats) et même, ces derniers mois, les forces internationales de maintien de l’ordre stationnées tout près des frontières de Gaza et d’Israël. Mais ses cibles principales restent les forces de l’ordre égyptiennes, dans une stratégie de contestation d’un pouvoir considéré comme illégitime.

Quelle est la position de Moscou ?

Pour l’heure, Moscou refuse de prendre au sérieux les revendications d’État islamique. « Cette information ne peut être considérée comme exacte », a déclaré le ministre des Transports, Maxime Sokolov. Selon lui, les autorités aériennes égyptiennes « ne disposent d’aucune information qui confirmerait de telles insinuations ».

Les médias d’État russes minimisent l’hypothèse terroriste, voire la passent sous silence. Car l’intervention militaire russe en Syrie, à laquelle EI prétend riposter, est présentée aux Russes comme une opération soignée, maîtrisée, sans risques de pertes humaines, les soldats russes ne participant (officiellement) à aucune opération terrestre. D’où le soutien massif de la population pour une guerre qui n’a pas guère de sens pour le Russe ordinaire.

Mais au lendemain des premières frappes russes sur la Syrie, certains groupes, dont État islamique, ont appelé au djihad contre la Russie. Si ces menaces de représailles étaient mises à exécution, il deviendra plus difficile de justifier auprès de l’opinion l’implication de la Russie. D’un autre côté, le pouvoir aurait aussi pu décider de tirer profit des allégations d’EI, qui viendraient à point pour étayer son principal argument : c’est parce que EI représente une menace pour les Russes qu’il faut le combattre en Syrie.

Qui mène l’enquête ?

Deux enquêteurs français du Bureau d’enquêtes et d’analyses (BEA) se sont envolés pour le Sinaï égyptien. Les dispositions internationales prévoient que le BEA représentant le pays dans lequel l’avion a été conçu participe à l’enquête. Son homologue allemand représentant l’État de construction a également dépêché deux enquêteurs. Quatre homologues du MAK russe représentent l’État de la compagnie l’exploitant. Enfin, six conseillers techniques d’Airbus sont arrivés en Égypte dimanche.

Mais le BEA rappelle que « la communication sur les avancées de l’enquête de sécurité relève exclusivement des autorités de l’aviation civile égyptienne ». Et les autorités égyptiennes ne sont pas connues pour leur transparence ni leur goût de l’exactitude : tôt samedi matin, un enquêteur déclarait aux médias que l’avion était sain et sauf et en train de survoler la Turquie alors qu’il s’était déjà écrasé.

Quel est cet avion ?

L’A321 est la version la plus grande de l’avion star d’Airbus, l’A320. Long de 44,51 mètres avec une envergure de 34,10 mètres, cet appareil peut voler sur de longues distances. Sa certification a eu lieu en 1993. Selon Airbus, 1140 appareils A321 sont en exploitation. Seuls deux incidents sont recensés. Le premier en mars 2003 à Taïwan, sans faire de victimes. Le deuxième en 2010, lorsqu’un A321 de la compagnie pakistanaise Airblue s’est écrasé près d’Islamabad, au Pakistan, avec 150 personnes à bord.

Et la compagnie Metrojet ?

Basée à Moscou, Kogalymavia, compagnie souvent abrégée en Kolavia et nommée Metrojet à l’international, opère des vols charters pour l’Égypte, l’Espagne et la Turquie. Avant l’accident, elle possédait une flotte de sept A321. L’appareil qui s’est écrasé volait depuis 18 ans et demi. Selon des sources russes, l’équipage avait signalé dernièrement des défaillances de moteur au démarrage. Ce n’est pas la première fois qu’un A321 de Metrojet rencontre un problème : en 2011, un de ses appareils avait été victime d’un incendie.