L’Afrique du Sud laisse filer Béchir

Le président soudanais, Omar el-Béchir, recherché pour génocide par la Cour pénale internationale (CPI) est rentré lundi du sommet de l’Union africaine à Johannesburg sans être inquiété, malgré une décision de la justice sud-africaine lui interdisant de quitter le pays.

Dès le 28 mai, la CPI avait demandé à l’Afrique du Sud, en tant que membre de la Cour, de procéder à son arrestation s’il venait au sommet de l’UA.

« Nous sommes déçus qu’il n’ait pas été interpellé », a réagi James Stewart, adjoint de la procureure Fatou Bensouda. « Notre position a toujours été que l’obligation incombant à l’Afrique du Sud est claire, elle devait l’arrêter ».
 

L’immunité

« Il y a une règle clé en matière de relations internationales c’est le respect de la souveraineté et de l’indépendance des autres États », a rétorqué Daniel Makiesse Mwanawanzambi, commissaire de l’UA pour le droit international.

« L’un des principes est l’immunité […] cela ne veut pas dire l’impunité », a-t-il ajouté, affirmant que l’Afrique pouvait parfaitement s’occuper de juger elle-même ses criminels.

Lundi, un tribunal de Pretoria a jugé que le gouvernement sud-africain avait violé la Constitution et qu’il aurait dû arrêter le président soudanais.

À l’heure où tous les chefs d’État pliaient bagages, le gouvernement sud-africain a diffusé un communiqué laconique pour prendre note du jugement, en annonçant qu’il « va enquêter sur les circonstances dans lesquelles le président el-Béchir a quitté le pays ».

 

Des assurances

La veille, le tribunal, saisi par une ONG, avait frappé M. el-Béchir d’une interdiction de quitter le pays, une première sur le continent en réponse à la CPI.

Cela n’avait pas beaucoup inquiété les officiels soudanais. « Nous sommes ici comme hôtes du gouvernement sud-africain. Des assurances ont été données par ce gouvernement », avait déclaré dès dimanche le ministre soudanais des Affaires étrangères Ibrahim Ghandour.

De fait, M. Béchir recherché par la CPI pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité dans le conflit du Darfour, a tranquillement participé au sommet de l’UA et posé sur la photo officielle dimanche.

Lundi, Ibrahim Ghandour a enfoncé le clou : Omar el-Béchir « continuera de participer normalement aux sommets internationaux », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à l’aéroport de Khartoum.

« Je prends ça très au sérieux », a critiqué lundi le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, qui avait été annoncé au sommet et aurait pu se trouver sur la photo. « L’autorité de la CPI doit être respectée ».

 

D’autres déplacements

En dépit des poursuites engagées contre lui par la CPI en 2009 et 2010 dans le cadre du conflit de la province soudanaise du Darfour, le président Béchir s’est déjà rendu depuis dans des États parties à la CPI tels que le Tchad, le Kenya et le Nigeria, sans jamais être inquiété.

« C’est embarrassant pour l’Afrique du Sud qui aurait pu éviter cette situation tout simplement en ne l’autorisant pas à venir », a commenté Jakkie Cilliers, directeur général de l’Institut des Études de Sécurité (ISS, Pretoria).

« En le laissant venir, ils [les dirigeants sud-africains] ont voulu montrer au reste du monde qu’ils partagent le point de vue de l’Afrique sur la CPI », a-t-il ajouté.

Cet incident a été rapproché par des commentateurs de l’attitude de Pretoria envers le dalaï-lama, que l’Afrique du Sud empêche systématiquement de venir depuis 2009 pour ne pas se brouiller avec la Chine.

Le président soudanais, 71 ans, au pouvoir depuis un coup d’État en 1989 et réélu en avril sans opposition avec 94 % des voix pour un nouveau mandat de cinq ans, a depuis 2009 considérablement limité ses déplacements à l’étranger, privilégiant les pays n’ayant pas rejoint la CPI.