La France ouvre ses archives

Un parachutiste militaire français avec un enfant tutsi, en juillet 1994
Photo: Pascal Guyot Archives Agence France-Presse Un parachutiste militaire français avec un enfant tutsi, en juillet 1994

« Ce qui est arrivé au Rwanda est, que cela plaise ou non, un moment de l’histoire de France au XXe siècle », soulignait l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop dans Murambi, le livre des ossements, l’un des romans les plus poignants jamais écrits sur le génocide des Tutsis du Rwanda en 1994. Trois mois de massacres et près d’un million de victimes : le dernier génocide du XXe siècle n’est pas seulement une tragédie lointaine, un drame entre Africains. Car dès le début des années 90 et la montée des périls, la France sera le meilleur allié du régime qui va conduire au génocide. Jusqu’à quel point Paris s’est-il englué dans le « mauvais camp » ? Les fantômes finissent toujours par sortir du placard. Reste à savoir lesquels sortiront des cartons d’archives dont l’Élysée a annoncé mardi la déclassification. Une démarche qui devrait être suivie par la déclassification des archives du Quai d’Orsay et du ministère de la Défense. Dans l’immédiat, cette annonce-surprise pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

La France a-t-elle encore quelque chose à cacher sur son rôle avant et pendant le génocide au Rwanda ?

Petite anecdote significative : il y a quelques semaines, lorsque l’ECPAD, l’agence d’images du ministère de la Défense, décide de diffuser des images sur les interventions militaires au Rwanda pendant les années 90 pour un colloque anodin, la Direction du renseignement militaire (DRM) exige immédiatement de visionner en priorité les images diffusées. Uniquement celles sur le Rwanda. Preuve que, plus de vingt ans après la tragédie, le sujet reste sensible.

En réalité, depuis 1994, nombreux sont les journalistes et historiens qui se sont efforcés de retracer la genèse des liaisons dangereuses entre Paris et le régime du président Juvénal Habyarimana. Lequel va progressivement s’engager dans une logique d’extermination de la minorité tutsie. L’implication française, militairement et politiquement, aux côtés d’un régime raciste est désormais un secret de Polichinelle. De nombreux ouvrages de référence publiés au lendemain du génocide en font état, et dès 1994 une journaliste belge, Colette Brackman, accuse même la France d’être impliquée dans l’assassinat du président Habyarimana (« sacrifié » car vraisemblablement jugé trop « tiède » par les extrémistes de son propre camp).

Or c’est cet attentat qui donne le signal du début des tueries. Reste qu’il n’est pas certain que la déclassification des archives de l’Élysée permette de découvrir « le document miracle qui va révéler du neuf », selon les termes de l’historien Jean-Pierre Chrétien. « Un historien est toujours content d’avoir accès à des archives. Donc c’est une bonne nouvelle ! Mais il faut se méfier des fausses naïvetés, explique l’historien. Comme si on faisait semblant de se poser encore la question de l’implication française alors que, depuis la mission parlementaire de 1998, il a été reconnu officiellement que la France a au minimum fait preuve d’aveuglement. »

« On veut nous faire croire qu’il y a encore un mystère alors que tout le monde sait que la France était du côté des génocidaires », renchérit de son côté le journaliste Jean-François Dupaquier, auteur de l’un des meilleurs ouvrages sur la désinformation et l’implication française dans cette tragédie (1). Cet enquêteur chevronné aimerait savoir à quel moment la France glisse réellement vers « le consentement à un possible génocide et accepte l’hypothèse de l’inéluctable ».

Jean-Pierre Chrétien, lui, s’intéresse plus particulièrement au premier mois du génocide, lorsque la France continue à nier le caractère génocidaire des massacres (à sa décharge, elle n’est pas la seule) et reçoit même les représentants d’un gouvernement génocidaire à Paris (là, Paris est bien la seule capitale à avoir accepté de les recevoir). « Pour ma part, je croirai à la validité de ces archives si on y retrouve le compte rendu de la réunion à l’Élysée du 30 juin 1994, lorsqu’on m’a donné l’ordre d’aller porter secours à l’armée génocidaire. Avant que cet ordre soit démenti dans la nuit », estime pour sa part Guillame Ancel, un ancien officier envoyé au Rwanda pendant l’Opération Turquoise et qui a fini par dénoncer cette opération en principe « humanitaire » mais qui semblait, au départ, vouloir surtout sauver un régime génocidaire aux abois. Parmi les anciens militaires, il est bien l’un des rares à avoir osé briser l’omertà sur le rôle trouble de la France au Rwanda.

Qui a encore intérêt à ne pas faire resurgir ce passé troublant ?

L’annonce de la déclassification a surpris beaucoup d’historiens et de spécialistes, même parmi ceux qui militaient pour rendre les archives enfin accessibles. Du côté de l’Élysée, on fait valoir que la décision a été prise il y a un an par le président de la République « dans un souci de transparence et de travail de mémoire ». « Mais cette déclassification s’est-elle faite sans filtre ? Elle ne concerne qu’une centaine de pièces », minimise Jean-François Dupaquier, pour lequel il s’agit avant tout d’un « coup politique ».

Reste que le sujet est tellement sensible en France qu’il ne manquera pas d’y avoir des mécontents, lesquels se trouvent aussi au Parti socialiste, qui était au pouvoir en 1994. Mais le spectre de ceux qui refusent toute implication française est bien plus large. « Depuis vingt ans, on assiste à un tir de barrage inouï rassemblant des gens très différents, mais tous soudés par une même idéologie souverainiste qui prétend défendre l’honneur de la France », rappelle Jean-Pierre Chrétien, qui s’étonne que même la Fondation Jean-Jaures se contente des analyses d’un historien spécialiste de l’Angleterre du XIXe siècle pour ses notes sur le Rwanda, dont les thèses sont souvent proches des anciens militaires de l’Opération Turquoise, porte-drapeau du combat pour défendre « l’honneur bafoué de la France ».

Mais au fond, que cherchait la France au Rwanda ?

Les archives ne répondront peut-être pas à cette question. Mais c’est finalement celle sur laquelle repose in fine la crédibilité d’une implication française. Car qu’allait donc faire la France dans ce bourbier ? Le Rwanda, petit pays pauvre et agricole, n’avait aucune ressource géostratégique. C’est a priori tellement incompréhensible que toute compromission française paraît du coup absurde. « On a avancé plusieurs arguments depuis 1994. Il y a le calcul un peu glauque qui consisterait à y voir un refus de céder du terrain aux Anglo-Saxons en Afrique, puisque les rebelles tutsis qui depuis 1990 s’opposaient à Habyarimana avaient souvent été élevés en exil dans les pays anglophones de la région. D’autres y ont vu l’influence prépondérante de militaires un peu belliqueux et comme toujours très présents sur les terrains africains, explique Jean-Pierre Chrétien. Mais au fond, il s’agit surtout d’un mépris de l’Afrique. C’est la fameuse phrase de Mitterrand : “Un génocide dans ces pays-là n’a pas la même importance.” On a refusé de voir jusqu’au bout qu’en Afrique, il n’y avait pas que des histoires de tribus, mais de vrais extrémistes capables non seulement d’élaborer une politique d’extermination “à l’occidentale”, mais aussi de convaincre leurs partenaires, en l’occurrence la France, que cette solution finale était inéluctable. »

(1) Politiques, militaires et mercenaires français au Rwanda, de Jean-François Dupaquier, Karthala, 2014

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