Le pays du printemps arabe frappé

Pionnière du printemps arabe, la Tunisie n’échappe pas au chaos qui frappe le monde musulman. Dix-neuf personnes dont dix-sept touristes ont été tués mercredi dans une attaque terroriste menée en plein Tunis, la première à viser des étrangers depuis la révolution de 2011. Un attentat qui illustre la fragilité de ce pays de contrastes, tourné vers l’Occident mais où des groupes tels l’État islamique exercent une réelle attraction.

C’est alors que des touristes descendaient de leurs autobus que les assaillants, armés de Kalachnikovs et vêtus d’uniformes militaires, ont fait feu sur la foule, en début d’après-midi mercredi. « Les touristes ont fui vers le musée et les terroristes les ont poursuivis » à l’intérieur du Musée national du Bardo, situé juste à côté du parlement de la république, a expliqué le premier ministre Habib Essid.

L’attaque, qui a duré près de quatre heures, n’a pas été revendiquée, mais tant le gouvernement tunisien que les principales puissances occidentales ont qualifié celui-ci d’attentat terroriste. Bilan : 17 touristes originaires de la France, de la Pologne, de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Espagne, de la Colombie, du Japon et de l’Australie et deux Tunisiens — un policier et un chauffeur de bus — ont perdu la vie, en plus de deux assaillants. Quarante-quatre personnes ont été blessées, certaines grièvement.

En soirée, plusieurs centaines de Tunisiens se sont rassemblées pour dénoncer l’attaque. Réunis face au théâtre de l’avenue Habib-Bourguiba, artère principale du centre-ville, des manifestants de tous les âges brandissaient des drapeaux tunisiens, scandant des slogans hostiles aux terroristes. « La Tunisie est libre, les terroristes dehors », « Dégager les terroristes est un devoir », « Avec mon âme et mon sang, je te défendrai, drapeau », ont-ils notamment repris en choeur. Les manifestants chantaient aussi à intervalle régulier l’hymne national tunisien.

Coup dur

« Le terrorisme touche aujourd’hui, et ce n’est pas un hasard, un pays qui représente l’espoir dans le monde arabe. L’espoir de paix, l’espoir de stabilité, l’espoir de démocratie. Cet espoir doit vivre », a déclaré le chef de la diplomatie française, Laurent Fabius. Son homologue américain, John Kerry, a condamné « avec la plus grande fermeté » l’attaque « terroriste ». À Ottawa, le ministre des Affaires étrangères, Rob Nicholson, a offert le soutien du Canada « au peuple et au gouvernement de la Tunisie à l’heure où ils continuent à lutter contre le terrorisme et tentent de se construire un pays ouvert et démocratique ».

Il s’agit d’un « coup dur » pour la Tunisie, demeurée imperméable à l’instabilité et aux attentats ayant frappé les pays du printemps arabe, ajoute l’ex-ambassadeur du Canada en Égypte Ferry de Kerckhove. La Tunisie, ayant maintenu le cap sur la démocratie et sur l’orientation vers l’Occident, était une cible de choix pour des groupes comme l’État islamique, dit-il. « Et c’était une cible facile, parce que ce n’est pas le pays le plus équipé pour faire face à la menace terroriste. »

Le choix du Musée du Bardo — l’un des principaux sites touristiques du pays et deuxième musée d’Afrique après celui du Caire — comme lieu visé alors que le parlement se situe à quelques mètres à peine n’est pas anodin, selon lui. « L’idée, c’est quoi ? C’est la terreur. Attaquer les parlementaires tunisiens aurait soulevé un tollé, mais s’attaquer à des Occidentaux permet aussi de miner ce qui est l’une des principales sources économiques de la Tunisie, le tourisme. » Des propos qui rejoignent ceux du conseiller politique du président tunisien, Mohsen Marzouk, qui estimait que l’attaque visait d’abord et avant tout l’économie du pays.

Un pays laïque ébranlé par le terrorisme

Pays foncièrement laïque, la Tunisie forme tout un paradoxe au sein du monde arabe, constituant le premier exportateur de terroristes en Syrie, où se retrouveraient près de 3000 combattants d’origine tunisienne, note Jabeur Fathally, professeur de droit international à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions de terrorisme. Le pays s’était relativement bien tiré d’affaire jusqu’à maintenant « grâce à une certaine forme de cohésion sociale », dit-il. « La Tunisie jouit d’une certaine homogénéité — il n’y a pas de [division] ethnique, de disparités linguistiques — et elle a une administration publique solide. » Toutefois, depuis la révolution de janvier 2011 qui a chassé du pouvoir le président Zine el-Abidine ben Ali, la Tunisie a vu émerger une mouvance djihadiste responsable de la mort de dizaines de policiers et militaires, selon les autorités. Liée au réseau al-Qaïda, la Phalange Okba Ibn Nafaâ est considérée comme le principal groupe djihadiste de Tunisie, actif à la frontière avec l’Algérie.

À cela s’ajoute la présence de quelque 3000 Tunisiens combattant dans les rangs des djihadistes en Syrie, en Irak et en Libye. Cinq cents autres djihadistes tunisiens sont pour leur part rentrés au pays, selon la police, et sont considérés comme une des plus grandes menaces pour la sécurité. Des Tunisiens combattant avec le groupe EI ont par ailleurs menacé leur patrie ces derniers mois. Selon l’EI, un Tunisien a notamment participé à l’assaut contre un hôtel dans la capitale libyenne en janvier, et un autre a mené un attentat suicide à Benghazi.

Cette attaque est la première opération terroriste d’envergure à frapper le coeur de Tunis depuis la révolution ayant mené au départ du dictateur Zine el-Abidine ben Ali, en janvier 2011, mais le pays n’a pas complètement été épargné par les activités terroristes, comme l’illustrent l’assaut de l’ambassade américaine par des militants salafistes en septembre 2012 et les assassinats des personnalités de gauche Chokra Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013.