Un pays, deux gouvernements

Plus de trois ans après la chute de Mouammar Kadhafi, qui a régné pendant 42 ans sur la Libye, le pays est rongé par la violence des milices et des groupes terroristes, en plus de se retrouver avec deux gouvernements qui se disputent le pouvoir central. Que se passe-t-il ? Explications de Luis Martinez, directeur de recherche?au?CERI?de Sciences Po, à Paris, et chercheur associé au CERIUM.


Deux gouvernements prétendent représenter la Libye. Qui sont-ils et que contrôlent-ils respectivement ?

Les deux gouvernements représentent des partis, des organisations et des courants idéologiques opposés. Le gouvernement de Tripoli représente les Frères musulmans et les milices qui se définissent comme authentiques, soit celles qui ont renversé le régime de Kadhafi. Le gouvernement est en fait sous la protection de l’organisation armée Aube de Libye, qui est une structure milicienne originaire de la ville de Misrata, mais qui dispose aujourd’hui d’une influence sur une grande partie du territoire. Le gouvernement tient parce que Misrata le soutient.

À Tobrouk, dans l’est du pays, c’est un gouvernement en exil composé de différents membres de partis politiques de tendance nationaliste. Il est soutenu par l’armée nationale et dirigé par le général Haftar.

L’affrontement a porté sur le contrôle des champs et des terminaux pétroliers et, aujourd’hui, sur le contrôle des avoirs de la banque centrale. Cette institution nationale, qui a quelque 100 milliards de dollars, est l’une des rares qui sont encore relativement solides. La Libye est un pays très riche : les luttes de pouvoir de l’après-Kadhafi ont pour beaucoup consisté à prendre le contrôle des ressources pétrolières et financières.

La faction de Tripoli comprend des islamistes radicaux. Pourtant, pendant ses 42 années au pouvoir, Kadhafi a bâti un nationalisme arabe les excluant. Le pays est-il devenu un terreau fertile pour l’islam radical ?

Les islamistes radicaux sont présents en Libye depuis 30 ans. Dans les années 1990, ils ont mené un djihad contre le régime de Kadhafi. Une partie des radicaux d’aujourd’hui ont fait leurs classes dans le groupe islamique libyen combattant en Afghanistan.

Sous Kadhafi, il y a eu deux axes de lutte contre ces éléments : le premier a été le nationalisme arabe, qui a servi d’antidote?à?’islamisme radical ; puis, il y a eu le panafricanisme à partir des années 1980. Or la politique africaine a été rejetée par la population. Kadhafi a trouvé en Afrique une audience et un accueil chaleureux, mais il a perdu chez lui le soutien qu’il avait. Depuis la chute du régime, les groupes islamistes radicaux prennent leur revanche et cherchent à imposer leur ordre du jour politique et religieux. Le groupe État islamique y trouve un terreau fertile : beaucoup d’armes en circulation, du pétrole, de l’argent et un État failli.

Il y a des négociations à Genève sous l’égide des Nations unies afin de trouver une solution à cette crise. Ont-elles des chances de réussir ?

Les chances de réussir sont minces, mais elles existent. L’ONU, comme l’OTAN, a une responsabilité dans la situation libyenne. Ce pays a été abandonné dès que Kadhafi a perdu le pouvoir. La Libye n’a reçu aucune aide pour réussir sa transition. Les négociations en cours montrent qu’une grande partie des Libyens tiennent à l’existence de leur État. Il reste à trouver les modalités d’un vivre ensemble parmi les protagonistes. Cela prendra beaucoup de temps, d’autant que la Libye est le théâtre d’un affrontement régional qui la dépasse et qui met aux prises des pays comme l’Égypte et le Qatar : le premier soutient le gouvernement de Tobrouk et le second, celui de Tripoli.