D’une menace à l’autre

Des citadins en quarantaine reçoivent de l’aide alimentaire en Sierra Leone. Le virus a causé une pénurie de main-d’œuvre dans les champs en pleine période des récoltes.
Photo: Francisco Leong Agence France-Presse Des citadins en quarantaine reçoivent de l’aide alimentaire en Sierra Leone. Le virus a causé une pénurie de main-d’œuvre dans les champs en pleine période des récoltes.

C’est l’autre menace d’Ebola, qui frappe avec retard : la faim, ou tout au moins une forte insécurité alimentaire, risque de frapper plus d’un million de personnes dans les régions d’Afrique de l’Ouest désorganisées par l’épidémie.

Les agences alimentaires de l’ONU ont lancé l’alerte mercredi en publiant trois rapports relatifs à la situation au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée, les pays les plus touchés où la fièvre hémorragique a causé la mort de 6900 personnes depuis le mois de mars et qui connaissaient déjà une insécurité alimentaire chronique.

Dans un communiqué commun, l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) et le Programme alimentaire mondial (PAM) expliquent que les mesures de quarantaine pour les cas suspects et de confinement pour les communautés touchées, les entraves à la circulation pour limiter les risques de propagation du virus, l’abandon des champs et les récoltes perdues en conséquence ainsi que la fermeture des grands marchés (comme de tous les lieux de rassemblement) pénalisent l’accès à la nourriture.

« En ce mois de décembre, selon les estimations, un demi-million de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire grave dans les trois pays d’Afrique de l’Ouest les plus touchés », indiquent les deux institutions, qui préviennent que ce nombre « pourrait dépasser le million d’ici mars 2015 à moins d’une nette amélioration de l’accès à la nourriture ».

Au Liberia, le plus touché (3290 morts), et qui, comme la Sierra Leone, peine à se relever d’une décennie de guerre civile atroce, l’estimation est de « 170 000 personnes en situation d’insécurité alimentaire grave à cause d’Ebola. D’ici mars 2015, leur nombre devrait atteindre près de 300 000 ». La propagation rapide du virus dans le pays a coïncidé avec la période de croissance des cultures et a entraîné une pénurie de main-d’oeuvre dans les champs lors des récoltes. Cela a provoqué une baisse de 8 % de la production totale de cultures vivrières, explique la FAO.

Sierra Leone

En Sierra Leone (2033 morts) où le taux d’infection dépasse désormais celui du Liberia, les estimations FAO-PAM pour novembre 2014 indiquent que « 120 000 personnes sont en situation d’insécurité alimentaire grave en raison de l’impact du virus Ebola ». En mars 2015 ce nombre devrait atteindre 280 000. Alors que le pays était loin d’être autosuffisant, la production totale de cultures vivrières pour 2014 sera inférieure de 5 % à celle de 2013 et celle de riz, base de l’alimentation familiale, devrait plonger de 17 % dans l’est autour de Kailahun, l’une des zones les plus infectées du pays qui est aussi l’une des plus productives du pays habituellement.

Une précédente estimation de la FAO en octobre indiquait qu’au moins 40 % des agriculteurs avaient abandonné leur ferme ou étaient morts dans les districts orientaux de Kailahun et de Kenema, les plus agricoles et les plus sévèrement frappés au début de l’épidémie, où 90 % des lopins étaient restés en friche.

Enfin en Guinée, où l’épidémie a éclaté il y a près d’un an (1520 morts), 230 000 personnes sont en situation d’insécurité alimentaire grave selon les estimations. D’ici mars 2015, leur nombre devrait dépasser 470 000.

Ralentissement économique

« La perte de productivité et de revenus des ménages en raison des décès et de l’apparition de maladies liés au virus ainsi que les mesures de confinement aggravent le ralentissement économique dans les trois pays », soulignent les agences de l’ONU. D’autant qu’au moment où ces trois pays ont besoin d’importer davantage de denrées, ils voient les revenus agricoles issus de l’exportation (café, cacao, mines) amputés du fait de l’épidémie.

Outre une intervention alimentaire d’urgence déjà en cours, notamment auprès des communautés et familles en quarantaine, la FAO et le PAM appellent à des financements accrus afin de conduire une action urgente de soutien aux systèmes agricoles dans les trois pays. Il s’agit de fournir aux populations les plus affectées un accès aux semences et aux technologies qui pallieront la pénurie de main-d’oeuvre. Ils recommandent aussi des dons « en espèces ou sous forme de bons » afin que les familles touchées puissent acheter elles-mêmes la nourriture nécessaire et contribuer ainsi à relancer les marchés locaux.

Dangereuses Fêtes

Les autorités de la Sierra Leone ont lancé mercredi une campagne de porte-à-porte dans l’ouest du pays pour sensibiliser à la lutte contre Ebola la population de la région la plus touchée en Afrique de l’Ouest, où le secrétaire général de l’ONU est attendu jeudi. Des centaines de travailleurs et d’auxiliaires de santé se sont déployés dans l’Ouest, qui comprend la capitale, Freetown, peu après le lancement officiel de l’opération par le président, Ernest Bai Koroma, dans une allocution annonçant de nouvelles restrictions de déplacement pendant les Fêtes. Bien que la Sierra Leone soit majoritairement musulmane, la période de Noël et du Nouvel An y est habituellement l’occasion d’importants mouvements de population et de rassemblements, sans distinction de religion. « Je sais que c’est la période des Fêtes, a dit le chef de l’État, mais nous devons tous avoir à l’esprit que notre pays est en guerre contre un ennemi sournois qui continue de tuer ».