Une francophonie de plus en plus africaine

Thierry Haroun Collaboration spéciale
Le rapport de l’OIF pour 2014 le constate clairement : l’Afrique est plus que jamais une plaque tournante de la Francophonie.
Photo: Seyllou Agence France-Presse Le rapport de l’OIF pour 2014 le constate clairement : l’Afrique est plus que jamais une plaque tournante de la Francophonie.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À n’en point douter, la francophonie est de plus en plus africaine. Son avenir passerait même par le continent noir. Il s’agit de consulter La langue française dans le monde en 2014, qui contient le tout dernier rapport de l’Organisation internationale de la Francophonie, pour s’en convaincre. État des lieux et analyse.

« La langue française est notre bien commun. En tant que francophones, nous n’en partageons pas seulement l’usage. Nous partageons aussi la responsabilité de son évolution et de sa diffusion. Comme le montre cette nouvelle édition de La langue française dans le monde, le français réunit des locuteurs dont le cercle s’élargit mais dont le centre s’enracine progressivement en Afrique. Ainsi, ce sont désormais les Africains qui décideront de l’avenir de la francophonie. »

Tels sont les premiers mots de la préface du secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf, qui ouvrent la marche de ce document-clé sur l’état de la francophonie. Ce document s’étend sur des centaines de pages à travers des enjeux cruciaux, allant des tendances démographiques aux politiques linguistiques, en passant par l’enseignement, l’état de la langue dans les affaires, au travail ou encore dans Internet.

Des chiffres

Ce qui est à noter principalement en matière de chiffres, c’est que, en 2014, dans 102 pays et territoires, près de 274 millions de personnes « sont capables de s’exprimer en français », y lit-on. Mais, dans cette « galaxie francophone », près de 212 millions de personnes vivent sur la planète que les chercheurs ont intitulée « naître et vivre aussi en français ».

C’est-à-dire ? « C’est-à-dire qu’ils font un usage quotidien de la langue française, même si les contextes sont variés, car cette langue acquise dès l’enfance arrive plus ou moins tôt et sert plus ou moins souvent », y lit-on plus loin. Elle est ainsi, tour à tour et tout à la fois, la langue du foyer et de l’école (transmise par les parents ou apprise à l’école), la langue officielle (seule ou aux côtés d’autres langues) qui sert pour les démarches administratives, les relations professionnelles ou encore les contacts avec les instances, la langue sociale et la langue de communication et de culture.

Cette « planète » rassemble des peuples issus de tous les continents et de toutes les cultures. Mais sa composante principale et croissante se trouve en Afrique, où 54,7 % des francophones s’y retrouvent, suivie du continent européen (36,4 %), de l’Amérique (7,6 %), du Moyen-Orient (0,9 %) et de l’Asie et Océanie (0,3 %). Toujours du côté des chiffres, on notera enfin qu’il a été constaté, de 2010 à 2014, une augmentation de 7 % des francophones en général dans le monde (une hausse de 15 % en Afrique subsaharienne seulement), dont 13 millions de plus sur la planète « naître et vivre aussi en français ».

Analyse

Richard Marcoux est professeur titulaire au Département de sociologie de l’Université Laval. Ses travaux portent notamment sur les transformations sociodémographiques en Afrique subsaharienne. Il est également le directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF). C’est à ce titre que Le Devoir l’a convié à commenter cette vaste étude à laquelle l’ODSEF a largement contribué, tout comme à celle faite en 2010. « Comparativement à l’étude de 2010, cette fois-ci nous avons eu accès à de nouveaux recensements de la population, notamment en Afrique, à de nouvelles données, à des enquêtes faites par Eurostat en Europe, etc. Toutes ces nouvelles données qui nous sont accessibles depuis 2010 nous ont permis d’établir des estimations probablement plus justes qu’auparavant. »

L’Afrique et encore l’Afrique

Le rapport de l’OIF pour 2014 le constate clairement : l’Afrique est plus que jamais une plaque tournante de la francophonie, et Richard Marcoux le souligne avec des faits notables. « Par exemple, on observe une hausse très importante [de la population francophone] au Sénégal, au Bénin et au Cameroun. On parle d’une hausse allant de 20 % à 25 % entre 2010 et 2015. C’est phénoménal ! Nous avions constaté cette tendance en 2010 et le dernier rapport nous le confirme. Cela s’explique par des investissements faits dans le réseau de l’éducation. Maintenant, dans le cas de la Côte d’Ivoire et du Mali, ces pays ont connu une croissance beaucoup plus faible. On sait que ces pays ont connu des bouleversements et des crises sociales assez importantes. Comme vous le savez, le Mali a été envahi par des groupes islamistes. » Autant de crises, dit-il, qui ne sont pas sans provoquer l’arrêt complet du fonctionnement des réseaux de l’éducation.

« Dans ces pays-là, la situation est fragile. Cette croissance qu’on observe donc en Afrique est extrêmement fragile. Et, s’il y avait un pays qui connaissait une bonne croissance, c’est bien le Burkina Faso. Sauf que les derniers événements qu’on connaît [des émeutes qui ont mené à la chute du président Blaise Compaoré, suivie de la nomination controversée du lieutenant-colonel Isaac Zida en qualité de premier ministre] nous amènent à être très prudents également. » Il n’empêche, M. Marcoux rejoint, je crois, les propos d’Abdou Diouf, qui avance que ce sont désormais les Africains qui décideront de l’avenir de la francophonie. C’est puissant comme propos, non ? « Oui, c’est puissant, mais les faits sont là. Et n’oublions pas que la Francophonie [comme structure] a été créée sous l’impulsion de trois pays africains, soit le Sénégal, la Tunisie et le Niger », fait-il valoir en entrevue, à quelques heures seulement de son départ pour assister au Sommet de la Francophonie qui se tient à Dakar, au Sénégal.

Forum mondial de la langue française

La francophonie créative : tel est le thème autour duquel se réuniront des centaines de personnes à l’occasion du deuxième Forum mondial de la langue française, qui se tiendra à Liège, en Belgique, du 20 au 23 juillet prochain. Et le Québec y apportera sa contribution.

« Nous avons innové en nous éloignant d’une vieille idée selon laquelle la langue appartient aux élites, aux institutions, aux linguistes. Le premier Forum mondial de la langue française, qui s’est déroulé à Québec en juillet 2012, a marqué une rupture. Nous avons ouvert les fenêtres de la Francophonie pour y laisser entrer un vent nouveau frais et vivifiant […]. La francophonie populaire est née, elle vit et fleurit. Elle fleurira sur les bords de la Meuse, dans la charmante ville de Liège », a déclaré le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf, lors de l’annonce de cette grande messe, en mars dernier.

Des propos qui nous dirigent tout droit vers Michel Audet, un haut fonctionnaire de l’État québécois qui a été de l’organisation de ce premier forum tenu dans la Vieille Capitale et que nous avons joint au ministère des Relations internationales, à quelques jours de son entrée en fonction en qualité de délégué général du Québec à Bruxelles.

« J’ai été nommé par Abdou Diouf en 2011 pour organiser le premier forum à Québec. En fait, Abdou Diouf voyait bien que certains univers linguistiques, comme les hispanophones, se réunissaient sur une base régulière pour réfléchir à l’avenir de leur langue dans le monde », se rappelle Michel Audet, d’où l’idée de mettre sur pied ce premier forum, qui a misé sur la participation des jeunes âgés de 18 à 35 ans. « Des 1500 personnes qui y ont participé, 65 % d’entre elles étaient des jeunes en provenance de plus d’une centaine de pays », précise-t-il. Et le forum de Liège se tiendra dans ce même esprit. Il tournera autour de cinq axes majeurs, soit l’éducation, l’économie, la culture et les industries culturelles, la relation entre langue et créativité de même que la participation citoyenne.

« J’aurai le grand plaisir d’y être et le Québec y apportera sa contribution par l’entremise de plusieurs de ses réseaux. D’ailleurs, ce forum sera une continuité du premier. Et ce que je trouve particulièrement intéressant, ce sont les discussions qui aborderont toute la question du monde numérique, qui est en train de transformer de façon accélérée et majeure toutes les industries culturelles dans lesquelles la langue française joue un rôle relativement important. Pensons seulement au cinéma, aux arts de la scène, à la musique, à la littérature ou encore à l’édition », fait valoir M. Audet, qui se réjouit d’ailleurs de voir que « la Wallonie a pris le flambeau et de mettre une pierre de plus à l’édifice pour en faire un événement pérenne ».