Oui à l’ANC, non à Zuma

L’« atout zoulou » a d’abord été utile. Quand, en 2009, le Congrès national africain (ANC) avait dû affronter la dissidence du COPE, un parti formé en réaction au renvoi brutal du président Thabo Mbeki quelques mois plus tôt, Jacob Zuma était parvenu à compenser une partie de l’évasion électorale en attirant sur son nom un nombre considérable de voix supplémentaires dans sa région d’origine, le KwaZulu-Natal. Il était devenu le premier président zoulou de l’histoire sud-africaine.

 

Aujourd’hui, celui qui, à 72 ans, sera réélu président par les députés le 21 mai est devenu un boulet. Il a fallu toute la puissance de la machine électorale de l’ANC et la vague commémorative et nostalgique du vingtième anniversaire des premières élections démocratiques multiraciales pour limiter l’impact de son impopularité croissante.

 

Après le dépouillement de plus de 95 % des bulletins de vote, vendredi matin, l’ANC obtenait 62,5 % des voix, soit une perte de plus de trois points par rapport au scrutin de 2009 (65,9 %). Le principal parti d’opposition, l’Alliance démocratique (DA), a fortement progressé, avec 22 % des voix (+5 %). Pour leur baptême électoral, les Combattants pour la liberté économique (EFF) de Julius Malema deviennent la troisième force du pays (6,2 %).

 

L’honneur sauf

 

« Oui à l’ANC, mais non à Zuma ! » Combien de fois pendant la campagne électorale a-t-on pu entendre cette profession de foi paradoxale de la bouche de fidèles du parti centenaire ? Il n’y a pas que le soleil tapant qui a vidé de moitié le stade de 95 000 places de Soweto, le dimanche 4 mai, lorsque Jacob Zuma s’est lancé sur scène dans un terne monologue pour vanter les bons résultats de sa présidence.

 

L’honneur a toutefois été sauf. En ne faisant venir au stade que ses militants les plus dociles, l’ANC a empêché que son président soit de nouveau hué, comme lors de la cérémonie d’hommage à Nelson Mandela, en décembre 2013, devant un parterre de chefs d’État étrangers.

 

Entre cet homme marié six fois et ses partisans, l’amour aura duré moins de trois ans. Tout avait commencé en 2007 au congrès de l’ANC de Polokwane, où Jacob Zuma avait été largement élu président du parti après la violente rupture entre une majorité de militants et Thabo Mbeki. Charmeur, blagueur, danseur, chanteur, conteur, Zuma, emprisonné dix ans à Robben Island sous l’apartheid, vice-président de 1999 à 2005 avant d’être mis à la porte par Thabo Mbeki, avait séduit en se présentant comme une victime. Victime de cabales, comme ce procès pour viol au terme duquel il fut acquitté en 2006. Victime des railleries condescendantes d’une élite sud-africaine, souvent blanche, qui ne voyait en lui qu’un ancien vacher bien peu cultivé et, pire que tout, polygame.

 

Qu’importe. Lui, « l’homme du peuple », si accessible, allait justement rassembler les laissés-pour-compte, les victimes de la politique économique libérale de Thabo Mbeki. Il accède au pouvoir grâce au soutien des alliés syndicaux et communistes de l’ANC. « Au début, Zuma a misé sur les pauvres, en se présentant comme un messie, mais ceux-ci ont commencé à piger son jeu », estimait déjà en 2013 l’analyste Moeletsi Mbeki. Son jeu ? « Quand il est rentré d’exil après la chute de l’apartheid, il n’avait rien. Le confort matériel est devenu une préoccupation majeure pour lui, sa famille est devenue très riche sous sa présidence », rappelle l’analyste politique Susan Booysen.

 

Cacher son jeu

 

Souvent sous-estimé, l’ancien chef du renseignement de l’ANC sous l’apartheid est pourtant un stratège hors pair, passé maître dans l’art d’enterrer les scandales. Il est accusé d’avoir fait embellir sa résidence privée dans son village natal, à Nkandla, grâce à de l’argent public ? « Numéro 1 » assure qu’il n’était pas au courant. Il est soupçonné d’offrir des passe-droits à ses amis, comme à la riche famille indienne des Gupta, qui, venue célébrer un mariage début 2013, avait pu faire atterrir un avion civil sur une base militaire près de Pretoria ? Il jure qu’il n’en savait rien.

 

On croit qu’il a un coup de retard alors qu’il en a un d’avance. « Il sait bien cacher son jeu », écrit son biographe, Jeremy Gordin. Accusé d’avoir indirectement accepté des pots-de-vin de la société française Thales, Jacob Zuma avait réussi à ce que les poursuites judiciaires à son encontre pour corruption soient abandonnées juste un mois avant qu’il prête serment comme président. « En nommant des fidèles à la tête d’institutions étatiques comme la police, le parquet, les services secrets, Jacob Zuma crée l’inévitable impression qu’en fin de compte il cherche à se protéger lui-même », écrit Adriaan Basson, auteur de Zuma Exposed (« Zuma révélé », Jonathan Ball Publishers, 2012). Quitte à affaiblir la liberté de la presse et l’indépendance de la justice.

 

Alors que le pays a besoin de réformes, Zuma se contente de la gestion des affaires courantes. « Les discours annuels sur l’État de la nation du président Zuma ont particulièrement manqué d’inspiration », rappelle l’universitaire Adam Habib dans son ouvrage South Africa’s Suspended Revolution (« La révolution suspendue sud-africaine », Ohio University Press, 2013). « L’opportunisme, le social-conservatisme et une accumulation cleptocratique ont remplacé les politiques progressives pour lesquelles l’ANC s’était un jour battu », écrit de son côté Richard Calland dans The Zuma Years (« Les années Zuma », Zebra Press, 2013).

 

Une partie des dirigeants de l’ANC songe déjà à empêcher Jacob Zuma de finir son deuxième mandat. Mais lui qui aime tant entonner le chant de lutte anti-apartheid Umshini wami (« Apporte-moi ma mitraillette », en zoulou) a plus l’habitude de fomenter les coups politiques que d’en être la victime.