Les papillons de Marie-Josée

Marie-Josée Gicali: des souvenirs marqués à jamais dans la chair.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Marie-Josée Gicali: des souvenirs marqués à jamais dans la chair.

Marie-Josée Gicali se souvient qu’elle regardait par la fenêtre les papillons virevolter. Elle enviait leur liberté, souhaitait s’envoler comme eux, fuir le Rwanda où son peuple était en train d’être exterminé. C’était il y a 20 ans. Et pourtant, c’est comme si c’était hier dans sa mémoire. Comment oublier le génocide de 800 000 Tutsis tués à coups de machette par les Hutus ?

 

Lorsque le génocide a commencé le 7 avril 1994, Marie-Josée n’était qu’une jeune fille de 29 ans avec des rêves plein la tête. La veille, elle avait quitté sa famille pour rejoindre des amis dans la capitale, Kigali. Quand l’avion du président Habyarimana a été abattu en soirée, elle était loin de se douter de l’horreur qui allait se dessiner au pays des mille collines. Elle se doutait encore moins qu’elle n’allait jamais revoir sa mère, ses frères, ses amis, ses voisins… Et qu’elle allait vivre aujourd’hui au Québec avec des souvenirs marqués à jamais dans sa mémoire et dans sa chair.

 

Dans un café du Vieux-Montréal, lundi midi, Marie-Josée a raconté qu’elle a eu, dès le début, un très mauvais pressentiment. Elle a même détruit ce jour-là sa carte d’identité. « Je savais seulement que personne ne devait savoir que j’étais tutsie », confie-t-elle. Et comme des centaines d’autres, elle a eu le réflexe de se réfugier dans un centre pastoral à Kigali. Là-bas, c’était déjà le chaos. Il y avait des cris d’enfants affamés, des mères affolées, des hommes qui tremblaient de peur. Elle avait l’angoisse au ventre en entendant les coups de feu à l’extérieur.

 

Le 9 avril, Marie-Josée a même failli y passer quand une balle a traversé le mur. « J’ai été atteinte et mon bras était en train de tomber », lâche-t-elle en dénudant son épaule pour montrer sa cicatrice. Elle ne sait toujours pas comment elle a survécu, mais elle sait qu’elle doit la vie à un prêtre hutu qui l’a transportée au dispensaire de la Croix-Rouge. Puis, elle est revenue au centre où elle est restée enfermée pendant trois mois à regarder les papillons.

 

« Je les regardais passer d’une fleur à l’autre. Et je réalisais qu’ils valaient plus que nous et que nous, nous n’étions plus rien, nous n’étions pour eux que des cafards », raconte-t-elle.

 

Les 100 jours du génocide ont passé. Chaque jour, Marie-Josée a prié pour que tout s’arrête. Elle n’en pouvait plus d’entendre ces histoires de village anéanti. « Un jour, j’ai demandé à un survivant s’il avait des nouvelles de chez nous, de mon village, il m’a répondu : “ Oublie ça, c’est rayé de la carte. ” Alors là j’ai compris… »

 

Pendant plusieurs semaines, Marie-Josée n’a plus voulu vivre. « J’avais de la culpabilité, j’avais un mal de vivre et j’étais choquée de voir que la vie allait continuer pour moi », mentionne-t-elle. Sa mère et sa cousine avaient été tuées non loin de sa maison, ses frères avaient été abattus. Mais un jour, elle a appris que son père était toujours vivant. Il était parmi les 800 survivants du massacre survenu dans les collines de Bisesero, où 40 000 Tutsis ont péri. « Je n’y croyais pas. Mon père, je l’avais déjà enterré dans ma tête, avoue-t-elle. Et pour la première fois, je me suis mise à pleurer… »

 

Revoir son père

 

En partant à sa recherche dans un camp de réfugiés, Marie-Josée était déterminée à revoir son papa. « Je suis passée devant lui, mais je ne l’ai pas reconnu, se souvient-elle. C’était un homme fini, misérable, il ne s’était pas lavé depuis quatre mois. Il m’a dit : “ C’est toi, c’est toi ma fille. ” Je ne savais pas quoi lui dire, mais il m’a dit: “ Ça va bien aller, parce que tu es en vie.  »

 

Avec le recul, Marie-Josée croit que ce jour-là, sa vie a changé. Comme une chenille qui se transforme en papillon, elle s’est métamorphosée. C’est comme si une force lui avait traversé le corps pour aller de l’avant. « J’ai été prise d’une sorte de colère et je me suis dit : nous deux, on va vivre. »

 

Les années ont passé. Son père s’est remarié avec une autre rescapée du génocide qui avait perdu tous ses enfants. En 1998, Marie-Josée a immigré au Québec, où elle a fait son doctorat en science de l’éducation. Elle a maintenant deux beaux enfants québéco-rwandais et même deux petites soeurs issues du mariage de son père. « On s’est refait une famille où il y a beaucoup d’amour. »

 

La vie a été plus forte même si Marie-Josée sait qu’elle ne pourra jamais oublier. Les plaies sont fragiles. « Si on gratte, ça va saigner », dit-elle. Mais elle sait qu’il est de son devoir de continuer d’en parler. « Ce qui fait le plus mal, c’est ce que racontent tous ces révisionnistes et ces négationnistes. Moi, je rêve de les rencontrer et de leur demander. Pourquoi ? Pourquoi vous ne croyez pas mon histoire, l’histoire de mon peuple ? J’étais là, j’ai vécu. Les faits sont là. C’est un génocide », mentionne-t-elle avec l’espoir que sa parole soit entendue ici comme ailleurs.