Ondes de choc

Des dizaines de milliers de réfugiés rwandais ont fui les camps du Zaïre.
Photo: Agence France-Presse (photo) Abdelhak Senna Des dizaines de milliers de réfugiés rwandais ont fui les camps du Zaïre.

Tous les matins, pendant la centaine de jours qu’a duré le génocide, à partir du 7 avril 1994, une voix a accompagné les Rwandais. De l’aube au coucher, elle a guidé les bras de ceux qui massacraient leurs voisins, les a accompagnés, encouragés, guidés et même distraits. C’était la Radio-télévision libre des Mille Collines (RTLM), fondée en juillet 1993, moins d’un an avant le génocide, par des partisans du pouvoir extrémiste hutu.

 

À peine créée, la radio Mille Collines est très vite devenue populaire dans ce petit pays corseté et bigot, où les distractions étaient rares. Son ton canaille et ses tubes de musique zaïroise séduisent les couches populaires défavorisées, composées essentiellement de paysans hutu peu alphabétisés. Enfin, un média parlait leur langue, dévoilait leurs rancoeurs et justifiait leur jalousie envers les Tutsi, l’ancienne élite du pays.

 

Après avoir préparé les esprits à la haine, c’est la RTLM qui a lancé le signal du génocide, annonçant, une heure seulement après l’écrasement de son avion, l’attentat contre le président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Elle a désigné les Casques bleus belges à la vindicte, faisant des anciens colonisateurs les responsables de l’attentat, et des Tutsi, ses boucs émissaires. Jusqu’au 10 juillet, la RTLM a appelé ses auditeurs à se lever pour aller « au travail », exterminer tous les inyenzi (cafards, en kinyarwanda), l’appellation donnée aux Tutsi par le « Hutu Power », le mouvement extrémiste hutu.

 

Elle a joué un rôle tel que le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), mis en place par le Conseil de sécurité des Nations unies, a consacré à ses principaux animateurs et dirigeants un procès à part. Aujourd’hui, la fréquence utilisée par l’ancienne radio de la haine est celle de la station nationale rwandaise, Radio Rwanda 1. La télévision et Internet ont beau se répandre dans le pays, la radio reste le seul média de masse dans les campagnes.

 

Nouvelle aube

 

Lors de son premier séjour au Rwanda en 2009, Anoek Steketee, une photographe néerlandaise, découvre Musekeweya (nouvelle aube), un feuilleton radiophonique hebdomadaire de vingt minutes diffusé sur les ondes nationales. Extrêmement populaire dans tout le pays, cette fiction radiophonique financée par l’ONG néerlandaise La Benevolencija raconte l’histoire de deux villages qui se font face, chacun sur une colline, séparés par la jalousie et les préjugés : un jeune homme tombe amoureux d’une jeune femme de l’autre village, mais leurs communautés s’y opposent. Roméo et Juliette au pays des Mille Collines.

 

« Les mots Hutu et Tutsi ne sont jamais prononcés, explique Anoek Steketee. Mais tout le monde comprend de quoi il est question. Les gens sont très réceptifs au message sur la force des dynamiques de groupe et comment y résister, ou sur l’émergence de leaders charismatiques en temps de crise et l’utilisation qu’ils font des passions identitaires. » Mais une émission radiophonique peut-elle tenir lieu d’instrument de prévention et de réconciliation ? « Difficile de savoir, répond la photographe. Les gens sont très secrets au Rwanda. Ils mettent beaucoup de temps à livrer le fond de leur pensée. »


Par Christophe Ayad

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