Il y a vingt ans, le Rwanda

Au Rwanda, le génocide continue de hanter les mémoires de millions de veuves, d’orphelins et de rescapés du massacre.
Photo: Agence France-Presse (photo) Phil Moore Au Rwanda, le génocide continue de hanter les mémoires de millions de veuves, d’orphelins et de rescapés du massacre.

On ne comprendra jamais vraiment ce qui s’est passé pendant ces trois mois-là. En avril 1994, une paix en trompe-l’oeil a été rompue et des centaines de milliers de Rwandais de l’ethnie hutue ont massacré des centaines de milliers de compatriotes de l’ethnie tutsie. Le drame a commencé dans l’indifférence générale, mais l’onde de choc s’est longtemps fait sentir.

Il y a vingt ans, environ 800 000 personnes, selon l’ONU, en majorité des membres du groupe ethnique tutsi, ont été massacrées en cent jours au Rwanda, cette ancienne colonie belge sise au coeur de l’Afrique. Ce drame, qui est probablement sans précédent à cause du nombre de victimes faites sur une aussi courte période, a interpellé nos consciences. Il continue de hanter les mémoires de millions de veuves, d’orphelins et d’autres rescapés, ainsi que celles des très nombreux génocidaires.

 

Plusieurs longs métrages, des centaines de livres et de documentaires ainsi que des dizaines de milliers d’articles traitent du génocide rwandais, dont on souligne ce dimanche le vingtième anniversaire. Il suscite encore la controverse. Des milliers de génocidaires et de complices ont déjà été jugés au Rwanda, en Tanzanie, où siège le tribunal ad hoc mis sur pied par les Nations unies, et dans certains pays qui se sont prévalus de leur compétence universelle pour juger ce genre de crime.

 

Dans la soirée du 6 avril 1994, un missile détruit l’avion qui transporte le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, et son homologue du Burundi voisin, Cyprien Ntaryamira. Les deux chefs d’État et l’équipage français périssent. Cet attentat, dont la responsabilité fait toujours l’objet d’une controverse, sert de déclencheur aux violences des trois mois suivants, qui commencent dès le lendemain avec l’élimination des membres les plus modérés du gouvernement rwandais, dont la première ministre, Agathe Uwilingiyimana, tuée avec les dix Casques bleus belges chargés de la protéger.

 

S’ensuivent des massacres systématiques, perpétrés à grande échelle et encouragés par certains médias, dont la tristement célèbre Radio Mille Collines (voir texte ci-contre). Les femmes et les enfants n’y échappent pas. Le viol est utilisé comme arme de guerre. La mission de l’ONU se montre tragiquement impuissante devant ce déferlement de violence de masse, malgré les appels répétés de responsables, comme le général Roméo Dallaire, qui réclament des renforts et un mandat élargi.

 

Le 22 juin, le Conseil de sécurité autorise la France à monter une opération humanitaire, l’opération Turquoise, qui permet de sauver des civils, mais qui laisse également des soldats et des miliciens impliqués dans le génocide fuir le Rwanda.

 

Les tueries prennent fin au début de juillet, quand le Front patriotique rwandais (FPR) prend le contrôle de la totalité du territoire. Paul Kagamé, qui commandait ce mouvement à l’époque, est toujours président du Rwanda.

 

Comment une telle folie a-t-elle pu s’installer ? « À une pratique génocidaire basée sur la planification et l’organisation du massacre par un État doté de tous les moyens de coercition s’est jointe une pratique de pogrom fondée au premier chef sur le déploiement d’une violence populaire »,
avancent les historiens français Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas dans la revue Vingtième siècle.

 

La distinction entre les Hutus, de tradition agricole, et les Tutsis, de tradition pastorale, existait depuis longtemps au Rwanda, mais le colonisateur belge l’a institutionnalisée. Pendant les années qui ont précédé et suivi l’indépendance acquise en 1962, les tensions se sont exacerbées entre le premier groupe, largement majoritaire, et le second, qui comptait moins de 10 % de la population, mais qui occupait souvent les échelons supérieurs de la société.

 

Plusieurs Tutsis se réfugient dans les pays voisins quand la majorité prend le pouvoir, non sans recourir à la violence. Le FPR, bras armé de l’opposition tutsie en exil, est fondé en 1988 en Ouganda. Il mène plusieurs attaques contre des positions rwandaises, faisant de nombreuses victimes.

 

En août 1993, un accord signé à Arusha, en Tanzanie, met en principe fin au conflit entre la junte de Kigali et le FPR, avec lequel elle promet de partager le pouvoir. En octobre, les Nations unies votent la mise sur pied d’une mission de Casques bleus.

 

Neuf mois plus tard, le Front patriotique rwandais hérite d’un pays à reconstruire, non pas matériellement, mais humainement, tandis que la communauté internationale, qui n’a pas su empêcher le génocide, réfléchit à la façon de juger les coupables.

 

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) est créé en novembre 1994 en vertu d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Il a achevé ses travaux en 2010, comme prévu au départ. Les verdicts de première instance ont été rendus avant la fin de 2012. Les décisions en appel sont attendues avant 2015. Le bilan des 65 causes terminées est le suivant : huit acquittements, 19 jugements en appel et 38 condamnations.

 

Il s’agit d’une « justice incomplète si on la compare avec celle qui a été appliquée à la suite des violences en ex-Yougoslavie », croit Frank Chalk, directeur de l’Institut montréalais d’études sur le génocide à l’Université Concordia. « La justice n’est pas toujours parfaite, mais je constate que le TPIR a accompli un bon travail, souvent révolutionnaire, et que plusieurs des génocidaires ont été condamnés »,
ajoute cet historien.

 


« Dans le cas du TPIR, il fallait ne s’attendre qu’à une justice symbolique du fait que la plupart des personnes jugées étaient aux commandes de l’État au moment du génocide, un crime qui ne peut pas être commis sans la couverture étatique. D’un autre côté, les résultats auxquels est arrivé le tribunal ont été compromis par le fait que ce sont les gens d’un seul camp, les Hutus, qui ont été jugés, en dépit des crimes bien documentés commis par des individus qui incarnent le pouvoir aujourd’hui »,
estime de son côté Pacifique Manirakiza, professeur de droit à l’Université d’Ottawa.

 

De nombreux présumés génocidaires ont par ailleurs été jugés par la justice régulière rwandaise. Plusieurs ont été condamnés à mort.

 

Combien de personnes fallait-il juger au total ? Des milliers ? Des millions ? On a écrit que les prisons rwandaises comptaient en 1998 plus de 130 000 détenus soupçonnés de participation au génocide. Il aurait probablement fallu plus d’un siècle pour les juger tous devant des instances formelles.

 

En 2001, le Rwanda ressuscite à sa façon les tribunaux populaires appelés gacacas (prononcer gatchatcha), qui étaient tombés en désuétude. Ceux-ci ont siégé jusqu’en juin 2012.

 

« Le bilan des gacacas est mitigé : c’était une bonne chose que ces tribunaux se tiennent sur les lieux mêmes où les atrocités ont été commises, mais ils avaient le défaut d’avoir été mis en scène. On avait parfois l’impression que les décisions avaient été prises d’avance. Ils ont quand même contribué à la réconciliation, mieux que ce qui avait été prévu », dit Frank Chalk.

 

Cette réconciliation n’est pas parfaite, mais au moins aujourd’hui, les Hutus et les Tutsis ne s’entretuent pas. Paul Kagamé affirme que l’ethnicité n’existe plus depuis qu’il a pris les rênes du pays. Elle est bannie du vocabulaire. Pour les adversaires du FPR, il s’agit d’un voile qui masque une domination des Tutsis. Malheureusement pour eux, ce genre de critique leur vaut parfois d’être accusés soit de fomenter la haine ethnique, soit de nier le génocide.

 

Les procès intentés à la suite du génocide rwandais ont fait avancer la jurisprudence en la matière. Par ailleurs, plusieurs leçons sont à retenir, au premier chef la suivante : des mécanismes doivent être mis en place aux échelons national et international pour prévenir ce genre de drame avant qu’il n’éclate.

 

5 commentaires
  • André Le Belge - Inscrit 5 avril 2014 11 h 57

    Retour

    Le Rwanda et le Burundi n'ont jamais été colonies belges. La Belgique a reçu mandat de protectorat d'abord de la Société des Nations en 1919 et ensuite de l'ONU après 1945.
    On a recommandé aux Belges de maintenir le satut extra-coutumier, direction autocrate du pays par le mwami (roi Tutsi) appuyé par l'administration belge.
    Ce régime dura jusqu'à la fin des années 50 où l'ONU a parlé de démocratie. Les premières élections communales eurent lieu en 1960. Ce fut un choc brutal de constater l'ampleur de la victoire Hutu et le mwami (roi Tustsi) refusa la collaboration avec son peuple. De ce refus vint la création d'un parti républicain: le Parmehutu. Le ver était dans le fruit.
    L'indépendance fut proclamée en 1962. Le départ en exil du mwami accentua les divergences ethniques et dès 1964 eurent lieu les premiers massacres de Tutsi, provoquant le départ en exil en Ouganda de milliers de Tutsi dant le père de Paul Kagame. Kagame, chef des armées du FPR armé par les anglo-saxons, nouvel homme fort du Rwanda, fut nommé vice-président en 1984 et président lors des élections de 2000 après avoir éliminé du gouvernement de coalition la plupart des "modérés".
    L'histoire du Rwanda constate un singulier retour aux sources: direction autoritaire du pays par un chef Tutsi qui refuse toute étiquette ethnique...

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 6 avril 2014 12 h 33

      Intéressant, mais une erreur et un certain manque de précision.

      Kagamé n'est devenu chef des armées qu'en 1990, après le début de l'invasion par les déserteurs de l'armée ougandaise nouvellement baptisés le FPR. Le précédent chef, toujours admiré par les jeunes Rwandais car animé du souci de dépasser les divisions "ethniques" avait été abattu loin des lignes ennemis, dans son propre camp. Kagamé, chef du renseignement de retour d'une formation aux États-Unis, craint et détesté, prend le contrôle. Il ne devient vice-Président qu'en 1994, suite aux massacres dont il est perçu comme celui qui y mis fin.

      Il reste tant à dire sur la suite des choses, mais déjà quelques éléments de base devraient conduire à la méfiance face au dictateur rwandais. Heureusement, la critique devient assez répandue, notamment suite au rapport de l'ONU de 2010. Évidemment, en ce temps de commémoration, il est de bon ton de compatir sur le sort des victimes et sur la résilience des survivants, en prenant toujours le soin de les "ethniciser".

      Il ne reste qu'à souhaiter que le débat traverse les frontières du Rwanda, ce qui aujourd'hui demeure pratiquement impossible, puisque la plupart des commentaires critiques envers le régime ou sa version de l'Histoire peuvent valoir à celui qui les profère 20 ans de prison pour négationnisme ou promotion de la division.

  • Steve Brown - Inscrit 5 avril 2014 12 h 32

    Le génocide rwandais

    Il ne faudrait pas oublier le rapport de la commission Mucyo. Il a grandement servi à comprendre les rouages du génocide.

    Steve Brown
    Charny

  • Pierre Roggemans - Inscrit 5 avril 2014 12 h 35

    Il y a 20 ans, 10 Casques-bleus belges y étaient assaninés

    Hé oui, la Belgique aussi commémore ses soldats assassinés lors de ces évènements.
    Je pense que le Canada doit sans doute aussi s’en souvenir.
    «Il y avait une fois un Général...» raconte-t-on dans leurs familles.

  • Victor Raiche - Inscrit 6 avril 2014 09 h 43

    Pauvre Rwanda !

    ''...direction autoritaire du pays par un chef Tutsi qui refuse toute étiquette ethnique...'' et qui se prend pour une réincarnation du dernier mwami dont il voudrait venger l'exil.
    Pauvres Rwandais ! Un si beau pays, (j'y ai vécu, dans les 'collines', à Rusumo, d'avril 1989 à octobre 1990) dont les habitants se plaisent à dire que l'architecte de la Genèse (ni Twa, ni Hutu, ni Tutsi) a choisi de venir s'y reposer au septième jour de la création du monde.