La croissance pour panser les plaies

Le président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara
Photo: Agence France-Presse (photo) Issouf Sanogo Le président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara

Abidjan— Abdoul Karim se souviendra toujours de ce « samedi noir ». En février 2011, les chars ont fait irruption dans le PK18, un quartier populaire d’Abobo, au nord d’Abidjan. Des obus ont explosé, tuant femmes et enfants. Un ami d’Abdoul a pris une balle dans le pied. Les habitants, des Baoulés venus du centre du pays et partisans de l’actuel président Alassane Ouattara, n’ont pas reculé devant ceux de Laurent Gbagbo, aujourd’hui accusé devant la Cour pénale internationale. « On était de vrais guerriers », dit fièrement Abdoul, qui n’hésiterait pas à reprendre la machette.

 

Lorsqu’on lui demande où en sont les rivalités entre pro-Gbagbo, généralement chrétiens et originaires du Sud, et pro-Wattara, souvent musulmans et originaires du Nord, il affiche un sourire énigmatique. « Même quand on n’aime pas le lièvre, il faut reconnaître qu’il court ! », dit-il. En d’autres mots, même les ennemis de Ouattara sont obligés d’avouer que la Côte d’Ivoire va mieux.

 

Soutenu par le FMI et l’intelligentsia internationale, le gouvernement d’Alassane Ouattara fait le pari que la croissance économique suffira à panser les plaies héritées de dix ans de guerre civile. L’ancien directeur du département Afrique du FMI s’est donné pour objectif de faire entrer la Côte d’Ivoire dans les pays émergents d’ici 2020. Pour l’instant, les résultats semblent encourageants puisque le premier producteur au monde de cacao enregistre une croissance de 9 % et que la plupart des indicateurs économiques sont au vert. À Abidjan, les chantiers sont nombreux : l’université a été rénovée et un troisième pont enjambant la lagune Ébrié sera inauguré à la fin de l’année. Mais la croissance économique peut-elle suffire à réconcilier un peuple ?

 

« Malgré les discours, la réconciliation est loin d’être faite », explique Christophe Kouamé, coordonnateur national de la Convention de la société civile ivoirienne. La CSCI regroupe 133 organismes, dont les principaux syndicats, les organisations religieuses et les groupes de défense des droits de l’homme du pays. Elle s’est opposée à ce que le président gouverne par ordonnance et réclame une réforme de la commission électorale. Résultat, le 27 février, un de ses séminaires réunissant 200 personnes a été dispersé par la police à Cocody, le quartier chic d’Abidjan. Tout cela au nom de la protection de l’ordre public, s’insurge Kouamé. « Avec la campagne électorale qui approche, plusieurs organisations craignent le retour de la baïonnette, dit-il. Certains ont déjà reçu des menaces. »

 

Des gages de justice

 

Trois ans après l’entrée en fonction du président, les milices qui l’ont porté au pouvoir sont loin d’avoir été désarmées. Les anciens commandants de régions, dont certains se sont outrageusement enrichis avec la guerre, sont toujours en poste. Soupçonnés d’avoir commis des massacres, les dozos, ces chasseurs traditionnels du Nord, sont encore utilisés pour maintenir l’ordre.

 

Sur les 150 personnes poursuivies pour des crimes commis durant la guerre civile, on ne trouve pratiquement aucun partisan de Ouattara, déplore Antonin Rabecq, de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Rare exception: le chef de guerre Amadé Ouérémi, arrêté en mai dans le parc national du Mont Péco, où il cultivait illégalement du cacao. On le soupçonne d’être à l’origine d’un massacre de 300 personnes à Duékoué, dans l’ouest du pays.

 

« On comprend que Ouattara ne veuille pas sacrifier des gens importants pour la sécurité du pays avant les élections, dit Antonin Rabecq. Mais s’il ne donne pas quelques gages de justice, l’exercice donnera l’impression de n’avoir servi qu’à justifier l’impunité. » De l’avis général, la Commission dialogue, vérité et réconciliation, créée en 2011, a été un échec. Rien de surprenant puisqu’elle était présidée par un économiste qui n’avait pas la confiance des pro-Gbagbo. Il a fallu en reconduire le mandat.

 

Quant aux problèmes fonciers à l’origine de la guerre civile, ils perdurent, expliquent la plupart des observateurs. Des milliers de lopins de terre, squattés par les populations balouées et burkinabées du Nord à l’époque où les dirigeants disaient que « la terre appartenait à celui qui la travaillait », sont toujours réclamés par leurs anciens propriétaires bétés, l’ethnie de Gbagbo, revenus chez eux pour fuir la crise des villes. « Il faudra des années pour démêler tout ça tant les conflits de propriété semblent inextricables », explique le professeur de littérature de l’Université d’Abidjan et diplômé en sciences politiques David Koffi N’Goran. Il y a parfois quatre titres de propriété pour un même terrain, sans qu’on sache lequel est le bon. La seule solution consiste à avoir des juges impartiaux qui examinent chaque cas l’un après l’autre, estime N’Goran.

 

Dialogue politique?

 

« Malheureusement, Ouattara gouverne le pays comme le ferait l’élite financière internationale, déplore-t-il. On ne sent pas un projet qui inclurait tous les Ivoiriens. » Un exemple parmi d’autres : pour sillonner le pays, la Caravane de la réconciliation est allée chercher à coups de millions la star internationale de reggae Alpha Blondy, « au lieu de recruter des artistes représentatifs qui auraient su quoi dire aux Ivoiriens ». Sans les pressions des groupes populaires, il n’y aurait probablement pas eu de débat au Parlement sur le nouveau code de la nationalité. Une réforme pourtant cruciale qui permettra à plusieurs centaines de milliers de personnes qui vivaient sur le territoire avant 1961, ou qui sont nées en Côte d’Ivoire entre 1961 et 1972, d’obtenir la nationalité par simple déclaration et de devenir ainsi propriétaires.

 

Le ministre de la Culture, Maurice Bandaman, veut croire que, sans être achevée, la réconciliation avance. « Nous ne sommes plus dans la situation d’il y a trois ans, dit-il. Les Ivoiriens ont commencé à se parler. Le dialogue politique se maintient. » Même si le Front populaire ivoirien (FPI) a boycotté les élections législatives de 2012, Bandaman se réjouit que les contacts soient maintenus avec l’ancien parti de Laurent Gbagbo, qui était arrivé premier au premier tour des présidentielles. Plusieurs de ses dirigeants ont été libérés de prison. Le correspondant à Abidjan d’Associated Press, le Québécois Marc-André Boisvert, croit d’ailleurs que son leader actuel, Pascal Affi N’Guessan, serait prêt à tourner la page de l’après-Gbagbo. « Sans le FPI, les élections de 2015 n’auront pas de sens », dit-il.

 

« Ouattara ne peut pourtant envisager ces élections sans poser un véritable geste de réconciliation », affirme Antonin Rabecq. Surtout que le troisième parti avec lequel il forme une coalition, le Parti démocrate (PDCI), est aussi courtisé par les anciens partisans de Gbagbo. « Pour réconcilier les Ivoiriens, il faudra être humble, conclut Christophe Kouamé. Malgré les signes encourageants, pour l’instant, c’est le gouvernement qui doit encore faire des efforts pour se réconcilier avec le peuple. »

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