Le Soudan du Sud, un jeune État qui lutte pour sa survie

Le conflit au Soudan du Sud a forcé de nombreux civils à se réfugier dans des camps.
Photo: Agence France-Presse (photo) Julio Brathwite Le conflit au Soudan du Sud a forcé de nombreux civils à se réfugier dans des camps.

Le 9 juillet 2011, à l’issue de décennies de guerres civiles (1959-1972 puis 1983-2005) contre le Soudan, le Soudan du Sud arrachait son indépendance à Khartoum. Le référendum d’autodétermination et les modalités de partition des deux États avaient été prévus par les accords de paix de 2005. Ce pays enclavé d’Afrique orientale de quelque 10 millions d’habitants devenait ainsi la plus jeune nation du monde.

 

Depuis sa création, au sortir d’une guerre civile qui a fait plus de deux millions de morts et quatre millions de déplacés, le Soudan du Sud lutte pour sa survie. L’essentiel de la population vit de cultures et d’élevage de subsistance. Le pays manque de routes, d’écoles, d’hôpitaux et reste extrêmement pauvre, malgré de considérables réserves pétrolières qui représentent 75 % des réserves du Soudan d’avant la sécession. Il tire 98 % de ses recettes du brut, mais reste tributaire des oléoducs traversant le Soudan jusqu’à la mer Rouge pour l’exporter.

 

Des différends perdurent

 

Deux ans après la sécession, de nombreux différends continuent d’opposer Juba à Khartoum, notamment sur la délimitation de leur frontière et de la production pétrolière. Entre janvier 2012 et avril 2013, Juba a stoppé sa production de 350 000 barils par jour en raison de divergences avec Khartoum sur les redevances de passage.

 

Le 7 mai 2013, Khartoum annonçait que le pétrole sud-soudanais coulait à nouveau dans la principale infrastructure pétrolière soudanaise à Heglig, le point de départ de l’oléoduc qui court sur 1500 kilomètres, jusqu’au terminal de Port-Soudan, sur la mer Rouge. Cet oléoduc est le seul susceptible de permettre d’exporter le pétrole des deux Soudans, et peut générer des milliards de dollars de revenus pour ces deux pays pauvres. La reprise fut de courte durée. Le 8 juin, le président soudanais Omar al-Bachir a ordonné l’arrêt du transit du pétrole du Soudan du Sud, accusant Juba d’apporter un soutien aux rebelles luttant contre les forces de Khartoum, en particulier dans les régions frontalières du Kordofan du Sud et du Nil bleu.

 

Plusieurs différends territoriaux subsistent en effet avec Khartoum. Le statut de la région d’Abyei est un point de friction majeur entre les deux Soudans. Un référendum prévu pour janvier 2011 sur l’avenir d’Abyei n’a jamais eu lieu faute d’entente sur le corps électoral et aucune date n’a été prévue pour déterminer le statut final de cette région pétrolifère. Près de 5000 soldats, pour la plupart éthiopiens, de la Force intérimaire de sécurité des Nations unies pour Abyei (Fisnua) sont stationnés dans cette région. Ces désaccords ont conduit les deux pays au bord de la guerre au printemps 2012.

 

Depuis juin 2011, l’État soudanais du Kordofan du Sud est lui aussi le théâtre d’un conflit opposant l’armée de Khartoum et l’Armée de libération des peuples du Soudan du Nord (ALPSN). Pendant la guerre civile, les populations des monts Nouba s’étaient battues aux côtés des sudistes. Elles vivent une tragédie à huis clos du fait de l’interdiction d’accès décrétée par les autorités de Khartoum et des difficultés dressées par une rébellion élevée dans le culte de la clandestinité. La guerre s’est rallumée dans les monts Nouba après des élections locales contestées par une partie des habitants du Kordofan. Des combats frontaliers ont opposé les armées des deux voisins entre mars et mai 2012.

 

Une mosaïque ethnique

 

Les quelque 10 millions d’habitants se répartissent en une soixantaine de peuples différents sur un territoire de la taille de la péninsule ibérique. L’identité ethnique prédomine sur l’identité nationale. Les Dinka sont les plus nombreux. Très représentés à la tête de l’État et de l’armée, ils sont souvent accusés de vouloir dominer les autres groupes. Les Nuer et les Shilluk figurent également parmi les principaux peuples du Soudan du Sud. Les dissensions entre ethnies sont parfois héritées de la guerre civile, quand Khartoum alimentait, à dessein, les dissensions entre tribus du Sud.

 

Dans certaines régions, les affrontements sont récurrents et meurtriers, comme dans l’État du Jonglei, situé dans l’est du pays, où un conflit entre Lou Nuer et Murle a fait plusieurs centaines de morts depuis deux ans, principalement à propos du bétail, mais aussi nourri de haines remontant à la guerre civile. L’armée sud-soudanaise y combat depuis avril 2010 un groupe rebelle mené par David Yau Yau, ancien étudiant en théologie et fonctionnaire local d’ethnie murle, une communauté du Jonglei marginalisée. Après un cessez-le-feu en 2011, David Yau Yau et ses miliciens ont repris les armes en avril 2012.

 

Des groupes de défense des droits de la personne accusent tant l’armée sud-soudanaise que les rebelles d’exactions à l’encontre des civils, dont des viols à grande échelle. Ces tensions, la prolifération des armes et d’anciens combattants — qui ont favorisé la création de groupes armés parfois à forte identité ethnique — font peser en permanence la menace d’un conflit à large échelle dans le pays.


Salva Kiir, un président contesté

 

Les dirigeants du Soudan du Sud, le président Salva Kiir en tête, sont tous d’anciennes figures de la rébellion sudiste, l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), dont le fondateur et chef historique John Garang a péri en 2005 dans un accident d’hélicoptère.

 

Présidé par Salva Kiir, le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM), ex-branche politique de la rébellion, est au pouvoir depuis l’accord de paix de 2005, sans véritable opposition. De profondes divisions fracturent le parti, pour certaines héritées de la guerre civile. L’ancien vice-président Riek Machar, rival politique déclaré de M. Kiir au sein du SPLM et qui comptait se présenter contre lui à la présidentielle de 2015, a combattu des deux côtés durant la guerre civile, s’alliant un temps à Khartoum contre la SPLA, dans les années 1990, avant de réintégrer la rébellion au début des années 2000.

 

Mais Salva Kiir a également suscité le mécontentement d’autres poids lourds du régime, notamment en raison de son récent rapprochement avec le président soudanais — et ancien ennemi juré — Omar al-Bachir. Riek Machar, Pagan Amum, la veuve de John Garang Rebecca et d’anciens ministres du gouvernement ont été limogés en juillet 2013. Ils avaient publiquement dénoncé en novembre les « tendances dictatoriales » de Salva Kiir. Les organisations humanitaires et d’anciens responsables américains ont multiplié contre lui les accusations de violations des droits de l’homme.


Rivalités politiques

 

Dimanche 15 décembre, des affrontements ont éclaté à la suite de l’annonce par le gouvernement d’une tentative de coup d’État déjouée contre le président Kiir, attribuée à l’ancien vice-président Riek Machar. Des allégations que ce dernier a réfutées dans un entretien au site indépendant Sudan Tribune publié mercredi. Ces déclarations ont également été contestées par plusieurs observateurs, qui ont exprimé des doutes sur la réalité du coup d’État, y voyant un prétexte possible pour se débarrasser du suspect officiel. Selon des sources concordantes, Riek Machar et ses partisans ont claqué la porte samedi 14 décembre lors d’une réunion du SPLM, qui est profondément divisé depuis plusieurs mois.

 

Depuis, des combats font rage à Juba entre factions rivales de l’armée. Les observateurs craignent que ces bisbilles ne se muent en tueries entre leurs deux communautés, Dinka (fidèle au président Kiir) et Nuer (fidèle à son rival Machar). Des sources humanitaires ont déjà fait état de violences de militaires ciblant la communauté nuer à Juba. Près de 500 personnes auraient été tuées depuis dimanche, selon des informations envoyées par des hôpitaux de Juba, et plus de 20 000 autres auraient trouvé refuge sur les bases locales de l’ONU à Juba. Le gouvernement a annoncé mardi l’arrestation de dix personnalités politiques « en rapport avec le coup d’État déjoué », parmi lesquelles huit anciens ministres du gouvernement limogé. Selon le gouvernement, M. Machar est « en fuite » et recherché, ainsi que quatre autres importantes figures politiques sud-soudanaises.

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