Audiovisuel: les médias francophones s’intéressent à l’Afrique

Paris — « Il serait peut-être temps de s’occuper du marché africain, au lieu d’essayer de toujours gruger les mêmes petits pourcentages du marché américain. » L’ancien vice-président exécutif de Radio-Canada Sylvain Lafrance participait lundi à Paris à un colloque sur l’avenir des médias francophones. Or, expliquait celui qui enseigne aujourd’hui à HEC Montréal, « le numérique a mondialisé les territoires. L’Afrique est aujourd’hui devenue un continent facile à rejoindre. Elle devient un nouveau marché pour l’audiovisuel public comme pour le privé ».

 

Réunis par le Conseil supérieur de l’audiovisuel, l’autorité de régulation de l’audiovisuel français, une centaine de participants du monde des médias francophone se sont penchés hier toute la journée sur ce que pourrait réserver la prochaine décennie aux médias francophones de France, de Belgique ou du Québec. Or, cet avenir se trouve largement en Afrique, ont souligné de nombreux participants.

 

« Il y a une véritable croissance de l’audiovisuel dans la Francophonie et un vrai frémissement en Afrique, où les médias francophones pénètrent jusque dans les zones rurales », dit Imma Tor, directrice de la langue française à l’Organisation internationale de la Francophonie.

 

Le géant de l’audiovisuel Canal Plus, filiale de Vivendi, possède déjà un million d’abonnés en Afrique sur un total de 14 millions. De quoi compenser largement les 80 000 abonnés perdus en France en 2012 à cause de la crise. Le marché africain pourrait bientôt devenir une véritable aubaine pour toute l’industrie francophone de l’audiovisuel, selon une étude de Jérôme Bodin, analyste du groupe financier Natixis. En 2050, environ 80 % des francophones du monde devraient se trouver en Afrique, rappelle-t-il. Selon cette étude, l’essor du marché audiovisuel africain pourrait représenter pour les médias francophones l’équivalent de ce que fut depuis plus d’une décennie la croissance du marché asiatique pour les grands groupes américains. Certains médias ont d’ailleurs déjà intégré l’Afrique dans leur planification. Ainsi, la BBC a-t-elle regroupé tous ses services en français à Dakar. Selon plusieurs sources, le magazine français Le Point aurait même envisagé la possibilité de créer une édition sur tablette électronique destinée à l’Afrique.

 

La démographie ne suffira pas

 

Mais, les francophones ne sont pas les seuls à vouloir occuper les ondes du continent noir. Depuis plusieurs années, les telenovelas sud-américaines ont connu un succès fulgurant en Afrique. Les entreprises chinoises sont aussi très actives pour assurer le basculement des réseaux hertziens vers la télévision numérique.

 

Selon Ibrahim Sy Savané, président de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle de Côte d’Ivoire, la pénétration d’Internet en Afrique est aujourd’hui sous-estimée. « C’est comme pour le téléphone mobile. On nous avait dit qu’il se développerait partout sauf en Afrique. Mais il s’est développé à une vitesse fulgurante. Le continent va bientôt connaître une véritable explosion. »

 

M. Savané met pourtant en garde contre un optimisme aveugle. « Nous sommes passés du pessimisme à une exaltation qui laisse penser que la démographie suffira. Sans le développement du système éducatif, le français ne progressera pas. Pour que le français mobilise les jeunes, il faudra produire et offrir des émissions. Les jeunes Africains ne s’intéressent pas au français pour lui-même, mais parce qu’il est un ticket qui donne accès au monde. »

 

Selon M. Savané, l’Afrique ne se contentera pas pour l’audiovisuel de quelques produits mondialisés, comme elle s’est longtemps contentée de riz importé. « Le paysage audiovisuel africain ne sera mature que lorsque les médias africains domineront ce secteur », estime de son côté Dominique Guihot, directeur d’Africa no 1, la première radio généraliste internationale du continent africain, qui revendique aujourd’hui 30 millions d’auditeurs, dont un grand nombre en Europe et en Amérique du Nord.

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