La France rattrapée par l’Afrique

La France devra se préoccuper de ses liens économiques avec l’Afrique et pas uniquement de son apport humanitaire, comme on l’a vu récemment au Mali et maintenant en Centrafrique.
Photo: Agence France-Presse (photo) Sia Kambou La France devra se préoccuper de ses liens économiques avec l’Afrique et pas uniquement de son apport humanitaire, comme on l’a vu récemment au Mali et maintenant en Centrafrique.

La nouvelle a fait moins de bruit que l’intervention militaire en République centrafricaine annoncée vendredi par le président François Hollande. Mais elle pourrait avoir beaucoup plus d’effets à long terme. Deux jours avant le sommet de l’Élysée regroupant une quarantaine de chefs d’État et de gouvernements africains, s’est tenu au ministère des Finances un grand forum économique. Pour la première fois, Paris avait tenu à réunir 600 patrons français et africains qui pourraient être les acteurs de la croissance de demain.

 

La rencontre a été préparée par un rapport rédigé par Hubert Védrine. L’ancien ministre des Affaires étrangères veut secouer les vieilles habitudes afin d’accélérer la participation de la France à la croissance exponentielle que connaîtra le continent dans les prochaines années.

 

Alors même que le Québec lançait cet automne sa première grande mission économique en Afrique, la France découvre elle aussi que, si l’Afrique ne représente encore que 2 % du commerce international, elle a connu depuis dix ans un taux de croissance de 5 % (6,4 % l’an prochain). Pour Hubert Védrine, « l’Afrique subsaharienne peut devenir le nouvel Eldorado de la France et la source de près de 200 000 emplois dans les prochaines années ».

 

Mercredi, le président annonçait vouloir doubler les échanges avec l’Afrique et créer une fondation franco-africaine pour la croissance. « Trop souvent, notre regard est marqué par la compassion, disait-il. Nous voyons l’Afrique comme le continent de la souffrance. Nous ne voyons pas l’Afrique comme le continent de l’avenir. »

 

Le changement est radical, dit Antoine Glaser, auteur avec Stephen Smith de Comment la France a perdu l’Afrique (Calman-Lévy). « Du temps de Nicolas Sarkozy, l’Afrique vue de Paris, c’était essentiellement la pression migratoire. En fait, on voyait l’Afrique comme une capacité de nuisance alors que, pour les puissances émergentes, c’était déjà le continent de demain, celui où il va bientôt y avoir 300 millions de consommateurs. »

 

L’évolution est aussi manifeste pour les socialistes, qui ont toujours perçu l’aide à l’Afrique comme un devoir moral tout en considérant les échanges économiques comme une forme d’affairisme sordide. Il n’y a pas si longtemps, l’Agence française de développement (chargée de l’aide au développement) n’avait-elle pas supprimé de son conseil d’administration le siège réservé au patronat ?

 

Le dindon de la farce ?

 

Il était temps de sortir de cet engourdissement, dit Glaser, qui a étudié comment, depuis plus d’une décennie, la France s’est fait damer le pion en Afrique par la Chine, l’Inde, le Brésil et même l’Allemagne. « La prise de conscience est tardive, dit-il. Aujourd’hui, les pays africains ont le monde entier dans leur salle d’attente. Les Occidentaux ont annulé la dette des pays africains, et la France en a supporté la plus grande part, mais ce sont les Chinois qui en tirent profit, qui investissent et exploitent les matières premières. La France apparaît de plus en plus comme le dindon de la farce. »

 

Entre 1990 et 2011, la part de la Chine dans le commerce international africain est passée de 2 à 16 % alors que les parts de marché des entreprises françaises au sud du Sahara chutaient de 10 à 5 %. Même si cinq pays africains (l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Maroc, la Tunisie et l’Algérie) produisent encore 75 % du PNB du continent, cette réalité est en train de changer rapidement. C’est pourquoi « l’Afrique est devenue, à une vitesse effrayante, un champ de manoeuvre politique pour les puissances émergentes », disait le politologue Bertrand Badie. Même la Turquie lorgne avec insistance l’Afrique, la compagnie Turkish Airlines desservant déjà 18 pays africains et 33 destinations.

 

Si la France ne pourra jamais rattraper la Chine en Afrique, dit Glaser, ses atouts restent majeurs. D’abord, l’action chinoise, souvent qualifiée de néocoloniale, commence à être sévèrement critiquée. De plus, les Français sont les seuls, avec les Chinois, à être présents presque partout sur le continent. En Afrique vivent plus de 100 000 Français. L’Afrique est aussi la destination de 17 % des exportations et de 7 % des investissements français à l’étranger. « Contrairement aux Anglais, la décolonisation n’a pas provoqué au sud du Sahara un départ massif des Français », faisait récemment remarquer un rapport du Sénat. « Ce qui sauve les Français, c’est qu’ils arrivent encore à conserver d’importantes positions dans les services, l’aménagement des villes, les ports, les chemins de fer, etc. », soutient Glaser.

 

Plus d’étudiants africains

 

Si l’on en croit le rapport Védrine, la politique annoncée mercredi pourrait aussi amener la France à revoir sa façon de percevoir le million d’Africains qui vivent sur son territoire. « L’immigration africaine en France est une dimension négligée de la politique africaine », écrivaient les sénateurs Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel. Déjà, le président Hollande avait annoncé au sommet francophone de Kinshasa un assouplissement de la politique de visas en direction des hommes d’affaires, des professionnels, des étudiants et des artistes africains. Leur nombre a depuis augmenté de 15 %. Mais le rapport Védrine fait une proposition encore plus surprenante. Il suggère aux universités françaises, qui sont déjà la première destination étrangère des étudiants africains, de hausser le prix des études offertes aux étrangers pour investir massivement dans un vaste programme de bourses à destination de l’Afrique.

 

Le rapport comporte quelques autres propositions tout aussi audacieuses, comme l’ouverture de la zone franc à des pays anglophones comme le Ghana, la Sierra Leone et le Liberia. Mais, précise Glaser, une véritable relance de l’activité économique française pourrait entrer en contradiction avec le vieux copinage dit de la « Françafrique » que pratiquent les grandes entreprises françaises avec les dictateurs locaux. « Il ne faut pas se leurrer, la France reste collée sur des dirigeants qu’elle a souvent cooptés au pouvoir il y a 30 ans », dit-il.

 

Entre la banalisation de l’Afrique pratiquée depuis 20 ans et la vieille Françafrique née après la guerre, l’histoire dira si une troisième voie est possible.

 

L’avenir de la Francophonie

 

Ce virage de la politique française pourrait avoir des conséquences majeures sur la Francophonie. Sur les 200 millions de francophones dans le monde, 100 millions sont déjà en Afrique. En 2050, ils pourraient être 80 % si tout se passe bien. Dans leur rapport, les sénateurs Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel n’hésitaient pas à affirmer que les Africains étaient souvent « plus francophiles » que les Français. Mais ils faisaient aussi remarquer que l’élargissement de l’Organisation internationale de la Francophonie, dont ils déploraient le faible financement, avait contribué à y diminuer le poids de l’Afrique.

 

Les orientations aujourd’hui sur la table à Paris pourraient remettre le développement économique au coeur de l’action francophone. « Que l’avenir économique de la France et de la Francophonie soit lié à la croissance économique de l’Afrique, dit Antoine Glaser, c’est tellement évident qu’on se demande pourquoi il a fallu tout ce temps pour y songer. »

À voir en vidéo