Nelson Mandela - 1918-2013

Malgré les nombreux défis auxquels fait face l’Afrique du Sud, ce qui a été accompli est phénoménal, une leçon d’histoire mondiale et historique dont le chef d’orchestre s’appelait Nelson Rolihlahla Mandela.
Photo: Agence France-Presse (photo) Leon Neal Malgré les nombreux défis auxquels fait face l’Afrique du Sud, ce qui a été accompli est phénoménal, une leçon d’histoire mondiale et historique dont le chef d’orchestre s’appelait Nelson Rolihlahla Mandela.
Le visage submergé d’une chaleur subite et intense, le souffle court, le cœur qui bat à tout rompre : c’est la réaction qu’ont eue des centaines de millions de gens à l’annonce de la mort de Nelson Mandela. Et ce, même si on ne l’a jamais rencontré, ni même entrevu de son vivant. Pourquoi ?

Le destin qu’il vécut fut colossal, fabuleux et dingue à la fois. Le pouvoir qu’il détenait, dans les mains d’un Mugabe ou même d’un riche financier corrompu de Wall Street, aurait fait de n’importe lequel pays, ou institution, un désastre : de l’Afrique du Sud, un amas de grandes tragédies, car tous les ingrédients s’y trouvaient. Mandela a été un des rares leaders de la planète, de tous les temps, à avoir réussi à bien gérer le fabuleux outil, sinon l’arme, qu’il avait à sa disposition : le pouvoir. Cet homme figure dans les livres d’histoire et les manuels scolaires, a reçu une encyclopédie d’honneurs, dont la citoyenneté canadienne à titre honorifique. Il fallait être sûr de son coup pour avoir attribué une telle distinction à un ancien « terroriste » qui n’avait pas encore fini sa vie. Et politicien de surcroît !

Malgré les nombreux défis auxquels fait face l’Afrique du Sud, ce qui a été accompli est phénoménal, une leçon d’histoire mondiale et historique dont le chef d’orchestre s’appelait Nelson Rolihlahla Mandela.

« Je crois que l’ampleur de ce qui a été accompli en Afrique du Sud n’est pas justement reconnue », dit le journaliste réputé Allister Sparks, auteur de trois livres d’analyse sur l’histoire politique de son pays. « Un règlement similaire au Moyen-Orient, écrit-il dans Beyond the Miracle, consisterait à regrouper Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza dans un seul État laïque, qui serait dirigé par un gouvernement à majorité palestinienne et dans lequel les juifs vivraient en paix et en sécurité en tant que groupe minoritaire. Telle est l’ampleur de la réussite de l’Afrique du Sud, l’envergure de sa révolution politique. »

La révolution fut négociée. Le pays a réussi ce qui a été baptisé de miracle sud-africain. Grâce à Nelson Mandela, dit-on. Ah ! Qu’il n’aurait pas aimé entendre cela ! Il fuyait le « je », sans fausse modestie. Jamais, dans aucun de ses discours, dans aucune de ses conversations, ne s’est-il vanté en disant : « Voici ce que j’ai accompli ». Ce fut, en effet, une formidable équipe, un orchestre dont tous les membres jouaient un rôle important, qui transforma ce pays. Et Mandela le rappelait toujours. Ce fut un homme qui vécut à fond l’ubuntu, une philosophie africaine qui dit qu’une personne est une personne à travers les autres personnes ou, pour paraphraser René Descartes, « j’appartiens, donc je suis ». Sa vie et son pays ne formaient qu’un gros « nous ».

Mandela, qu’on appelait affectueusement Madiba, s’enquérait toujours de vous, de votre santé et de votre famille avant de formuler sa requête, si urgente fût-elle. Quand il appelait à la maison, il prenait toujours le temps de me parler avant de régler une crise politique quelconque avec mon mari, qui fut ministre dans son cabinet. Lorsqu’il est venu manger à la maison, il s’est assis sur le sofa avec mon fils, qui avait alors un an. Kami tirait sur son verre de jus d’orange et prenait de grandes gorgées en y laissant de longues traces de bave, régurgitait sur son pantalon et grimpait ensuite sur lui en agrippant sa belle chemise pressée. Ce jour-là, il partait pour Oslo recevoir son prix Nobel de la paix (1993). J’ai tenté d’enlever Kami. « Non ! Laisse ! J’aime bien ! », m’a-t-il répondu avec un grand sourire aux lèvres. Ils ont joué un moment ensemble. Mandela m’avait déjà confié que ce qui lui avait le plus manqué en prison fut le contact avec les enfants. Dans les townships, je l’ai vu prendre des mioches dans ses bras et les embrasser, les serrer, leur parler malgré leur morve au nez, tout nus ou alors avec un t-shirt en lambeaux qui existait depuis sept gamins. Il s’arrêtait pour saluer les aides domestiques ou les concierges ou il se rendait dans les cuisines des restaurants pour remercier les cuisiniers et les plongeurs, faisant fi des tapis rouges et des protocoles. Ça rendait ses gardes du corps complètement fous ! Et ce n’était pas un show. Son humilité fut sincère. Mandela était authentique. Et attentif. Un jour, il feuilletait une revue qui disait que mon mari faisait partie des 100 hommes célibataires les plus convoités en Afrique du Sud. Il lui avait téléphoné sur-le-champ pour l’avertir de me parler avant que je ne voie la revue.

L’histoire se souviendra d’un homme qui a prouvé que, pour obtenir la paix, il n’est pas nécessaire de passer par la guerre. En prison, il a appris l’afrikaans et étudié le peuple afrikaner et son histoire, sa culture et même sa poésie. Lorsque vint le temps de négocier, il connaissait son « ennemi ». Il a réussi un tour de force impensable : réunir autour d’une même table à peu près tous les acteurs de la société sud-africaine (26 partis politiques lors des élections de 1994), même ceux qui avaient été impliqués dans les escadrons de la mort du gouvernement de l’apartheid ou qui avaient été au courant de leurs activités, et ceux qui avaient fait des méchouis avec des camarades de l’ANC. Son arme était le dialogue et il connaissait l’importance des compromis. Il fut un négociateur hors pair. D’où le terme bien connu en Afrique du Sud de « Madiba magic », la magie de Madiba, en parlant de négociations réussies ou de celles qui achoppent et qui auraient besoin de celle-ci.

Après les événements du 11 septembre 2001, une des premières choses que Mandela a dites fut : « Il faut négocier. Il faut négocier avec l’ennemi. » Il parlait par expérience. Pour qu’une paix soit durable et ancrée, il faut que tous ceux impliqués dans la guerre ou le conflit fassent partie de la solution. TOUS. Sinon, c’est voué à l’échec un jour ou l’autre. Elle est là, la magie de Madiba, la plus importante leçon d’histoire qu’il nous lègue. Et qu’a dit le président G. W. Bush après le 11 septembre 2001 ? « Pas de négociations ! » Cette approche aurait-elle mené au « miracle sud-africain » ? Cette approche mènera-t-elle au règlement du conflit au Moyen-Orient ? L’héritage de Mandela se transmet-il réellement ? Pour qu’un dirigeant accomplisse une œuvre saine, juste, durable et pacifique, cela nécessite trois grandes qualités qui ne sont pas vénales : l’intégrité, la compassion et l’humilité. Trois mots qui résument tout Mandela.

Lors de la fête d’anniversaire pour ses 85 ans, il avait invité le chef et certains dirigeants du Parti national qui l’avaient emprisonné pendant 27 ans. Même son ancien geôlier y était. Sur la carte du menu de la soirée, un de ses proverbes préférés, russe, nous accueillait : « Jouissez d’un déjeuner en solitaire, partagez votre dîner avec votre meilleur ami et donnez votre souper à votre ennemi. » Ce rassemblement de convives révéla son exploit — le pouvoir du pardon, de la réconciliation — et sa passion — la paix.

Nous héritons de la magie de Madiba si nous le voulons bien. Qu’il s’agisse de régler un conflit de couple, familial, communautaire, national ou international, les ingrédients sont simples : il faut se parler. Et négocier dans un climat calme et respectueux.

Comment se laisser imbiber par l’héritage de Mandela ? Comment l’appliquer ? Est-ce que l’intégrité se transmet ? L’humilité s’apprend-elle ? Peut-on hériter de la compassion ? Outre les matières premières qu’on arrache à l’Afrique, pourrait-on aussi y puiser la philosophie de l’ubuntu ?

On se souviendra de cet homme extraordinaire parce qu’il était profondément humain.


Collaboration spéciale

 Lucie Pagé a travaillé durant plusieurs années pour diverses émissions de Radio-Canada et à Télé-Québec. Elle vit entre l'Afrique du Sud et le Québec depuis 1990. Elle a également réalisé et produit plusieurs documentaires, notamment sur la violence faite aux femmes et sur les chants de libération d'Afrique du Sud. Ses récits racontant sa vie en Afrique du Sud ont remporté un grand succès.

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