Tunisie - Le combat contre le niqab d'un doyen menacé de mort

Des étudiantes accompagnant à son procès le doyen de la faculté des lettres de l’Université de la Manouba, à Tunis, Habib Kazdaghli, en juillet 2012.
Photo: Agence France-Presse (photo) Fethi Belaid Des étudiantes accompagnant à son procès le doyen de la faculté des lettres de l’Université de la Manouba, à Tunis, Habib Kazdaghli, en juillet 2012.
Québec — Le doyen de la faculté des lettres de l’Université de la Manouba, à Tunis, Habib Kazdaghli sera au Québec la semaine prochaine pour une série de conférences. Il parlera alors de son combat pour l’interdiction du niqab dans les salles de classe.

Méconnu chez nous, Habib Kazdaghli est une célébrité en Tunisie pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur parce qu’il a mené un combat courageux pour l’indépendance des universités face à l’intégrisme. Et pour le pire parce que cela lui a valu de figurer sur la liste noire des personnalités menacées de mort par les terroristes dans le pays. Depuis l’an dernier, il ne sort de chez lui que sous escorte policière.

« Dans la rue, les gens qui me voient crient “Voilà le doyen !”, lance-t-il avec humour. Je ne m’appelle pas “doyen”. »

Habib Kazdaghli est sorti de l’anonymat en mars 2012 quand il a sommé deux étudiantes d’enlever leur niqab dans sa classe. Après être allées protester dans son bureau, les deux femmes l’ont accusé de les avoir giflées et M. Kazdaghli s’est retrouvé devant les tribunaux. À l’époque, dit-il, les salafistes qui faisaient pression sur l’université travaillaient « en complicité » avec le parti islamiste au pouvoir, Ennahda.

Bref, il s’agissait d’une « manigance ». « Imaginez, comment je pouvais les gifler si elles étaient voilées ? Je ne voyais pas leurs visages ! »

Outre l’incident du niqab, des étudiants faisaient pression pour qu’on aménage des mosquées dans l’Université. Un groupe avait même descendu le drapeau national pour le remplacer par un drapeau noir d’al-Qaïda, raconte-t-il. « Ce n’était pas des revendications normales, comme demander une bourse. […] C’était un projet de société. Un prêche. Ils cherchaient à recruter. »

Ailleurs en Tunisie, d’autres universités étaient déjà sous pression. « À Sousse, à Kairouan, on a touché au contenu du programme. On a refusé par exemple que des femmes collègues enseignent sur Michel Ange parce qu’il représentait des hommes nus. »

La bataille de Manouba et du doyen est devenue un enjeu national. « S’ils avaient réussi dans ma faculté, tout le château de cartes serait tombé », résume le doyen.
Ce procès très médiatisé a duré dix mois. Dans un éditorial publié en janvier dernier, le quotidien français Le Monde réclamait l’acquittement du doyen et évoquait « une inquiétante parabole de la révolution tunisienne ».

Le doyen souligne que l’enseignement pour le plus grand nombre et l’égalité homme-femme sont des valeurs par lesquelles la Tunisie s’est historiquement distinguée du reste du monde arabe. « Bourguiba [Habib, président du pays de 1957 à 1987] disait qu’il n’avait pas de matières premières, mais de la matière grise ! »

Que reste-t-il du printemps tunisien?

Il a finalement été acquitté en début d’année, mais vit sous haute surveillance policière depuis qu’on a trouvé son nom au quatrième rang d’une liste de personnalités menacées de mort par un groupe local associé à al-Qaïda.

Quand on lui demande s’il craint pour sa vie, le doyen rétorque qu’il « ne veut pas réfléchir à ça », que « l’objectif, c’est de [le] faire taire, de faire peur ». Quand même. « C’est une pesanteur pour mes enfants et ma femme. Dès qu’on se quitte, on s’imagine le pire », poursuit-il.

On ne plaisante pas avec les menaces de mort en Tunisie, où un avocat militant (Chokri Belaid, en février) et un député de la gauche (Mohamed Brahmi, l’été dernier) ont été assassinés dans des circonstances nébuleuses.

Dans un tel contexte, que reste-t-il du rêve de liberté qui a eu raison du régime Ben Ali ? La réponse est plus positive qu’on pourrait le croire. « La liberté, on y est. La preuve, c’est qu’il y a trois ans, si vous m’aviez appelé comme ça sur Skype, j’aurais répondu que j’étais sur écoute. Maintenant, si je suis sur écoute, c’est parce que les États-Unis écoutent tout le monde ! »

Le professeur d’histoire fonde beaucoup d’espoir sur la transition politique proposée par le Quartet, un regroupement apolitique de représentants syndicaux, patronaux, de la Ligue des droits et du Barreau. Il n’a plus du tout confiance dans le parti islamique Ennahda qui est toujours au pouvoir alors qu’il devait le céder un an après son élection.

« Nous avons quitté l’autoritarisme, mais nous ne sommes pas sûrs que nous n’irons pas vers un régime théocratique pire que le premier, dit-il. Un régime qui accepte que les intellectuels, les artistes, les universitaires soient touchés, même s’il ne le fait pas lui-même, c’est qu’il prépare la mise au pas. »

Un avis sur la charte de la laïcité québécoise

Sinon, le doyen Kazdaghli a entendu parler du projet de charte de la laïcité. À son avis, le foulard est loin de poser les mêmes problèmes pratiques que le niqab. « Le foulard nous montre le visage. […] Le niqab constitue un frein au développement pédagogique. » Les professeurs, dit-il, ont besoin de savoir si ce qu’ils enseignent est bien compris, et cela, ils le lisent sur le visage de leurs étudiants. Quant au foulard, il demeure néanmoins pour lui un symbole « conservateur ».

Avec le recul, il constate surtout les limites « de l’idéologie du multiculturalisme » et se demande comment on pourra retirer des droits auxquels les gens se sont habitués. « Ça va être difficile. On va vous dire que c’est un phénomène déjà ancré. […] Il fallait le faire dès le départ. »

Habib Kazdaghli sera au Québec du 19 au 23 novembre prochain. Il prononcera une conférence à l’UQAM le 21 en soirée et une autre à l’Université Laval le 22. Le sujet est « La lutte pour la liberté académique dans le cadre des révoltes arabes ». Il doit aussi s’entretenir avec le député de Québec solidaire Amir Khadir le jeudi après-midi.
Pour cet intellectuel, cette visite est d’abord un geste de solidarité envers les collègues universitaires qui l’ont soutenu pendant le procès et signé des pétitions. « C’est une façon de leur rendre la pareille. J’y crois parce que les libertés académiques sont des libertés universelles. »
12 commentaires
  • Carole Jean - Inscrite 12 novembre 2013 07 h 03

    Le visage de l'islamisme intégriste


    Certains Québécois anti-charte devraient lire attentivement cet article et méditer sur le visage l'islamisme intégriste et son programme.
    Il s'agit d'un mouvement politico-religieux qui ne respecte aucune liberté et qui ne respecte pas la personne. Menacer quelqu'un de mort est extrêmement grave, car le droit à la vie est le premier droit, un prérequis à tous les autres.
    Ceux qui utilisent des arguments légalistes purs pour dénoncer la Charte des valeurs québécoises ne font consciemment ou inconsciemment les complices d'un mouvement agressif dont le but ultime est de nous enlever nos libertés, à commencer par celles des femmes, et ensuite celles des autres.

  • Maxime Ouellet - Abonné 12 novembre 2013 08 h 03

    Dérives

    Voilà un bon exemple des dérives du religieux dans la sphère publique. Vous direz sans doute qu'il s'agit d'un exemple lointain et totalement différent, pourtant ce n'est pas si vrai.

    Ceux qui invoque la liberté de religion pour faire valoir leur idéologie sont parfois les premiers à restreindre d'autres droits (liberté d'expression par exemple), regardez cet exmeple flagrant, où l'intégrisme touche l'enseignement universitaire au profit de la minorité combattive. Il y a une limite à favoriser systématiquement la minorité au détriment de la majorité, tout comme l'inverse.

    Ici, la majorité des immigrants de confession religieuse différente s'adapte très bien, et plusieurs ne portent pas leurs signes religieux, car ils ont conscience que le mode de vie est différent, et parfois veulent fuir la pression culturelle/religieuse étouffante de leur pays d'accueil. Ceux qui causent les vrais torts à la communauté néo-québécoise, ce sont bien ces gens, drapés dans leurs revendications pseudo-libertarienne, mais au contraire totalement idéologique qui souhaitent instaurer dans notre pays le système du pays d'accueil.

    Il faut accepter, lorsqu'on immigre, de se conformer adapter sa façon de faire au pays d'accueil, si nous tenons à conserver absolument un mode de vie identique, alors autant rester chez soi ... Le grand danger du multi-culturalisme est de perdre toutes notions de distinctions entre les États et fragmenter les nations, ce qui rend un État à la fois ingouvernable, mais surtout stagnant en terme d'avancées sociétales.

    Oui à un État multi-ethnique ! Mais pas à un État multiculturel !

    • Minona Léveillé - Inscrite 12 novembre 2013 18 h 13

      Ceux qui invoque la liberté de religion pour faire valoir leur idologie oublient qu'il la doivent à une chartes des droits et libertés qui n'a pas son équivalent dans les pays musulmans. D'ailleurs aucun d'eux n'a signé à ce jour la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Il existe bien une Déclaration des droits de l'homme en islam mais ses articles sont assujettis à la charia.

  • Louise Poulin - Abonnée 12 novembre 2013 08 h 45

    Dans nos universités.

    Les demandes dites raisonnables et que tout le monde politique semble vouloir encadrés, ne seront jamais mises en application et acceptés par ceux qui revendiquent la liberté religieuse ni par la cour suprême, cessons de faire semblant messieurs les politiciens vous le savez. Aucun encadrement du rapport Bouchard Taylor, qui a coûté très cher, pas besoin d'en faire un autre, ne sera réalisé. Vous savez également qu'il y a et aura des niqabs et des burkas dans nos universités et que vous devrez accepter cela.
    Nous devons être pour ou contre la laicité. C'est simple comme bonjour.

  • Sol Wandelmaier - Inscrite 12 novembre 2013 09 h 05

    Le ton, l'intention et le contenu...

    Une même phrase avec les mêmes mots, dites sur des tons différents veut dire souvent des choses diamétralement opposées....

    L'égalité Hommes-Femmes est déjà entranchée dans les deux chartes des droits canadienne et québécoise...L'ajouter dans le titre de la charte n'est qu'un stratagème pour faire avaler la pilule...

    Beaucoup des éléments de la charte sont valables et beaucoup d'autres vont trop loin pour maintenir une paix sociale....

    Le ton général de la charte est perçu par differentes communautés comme aggressif et antagoniste..Et c'est là tout le problème...

    Quant à l'intention sous-jacente, elle est purement électoraliste avec un "spin" d'urgence qui était loin d"être nécéssaire!

    • Marc Lacroix - Abonné 12 novembre 2013 10 h 22

      Avez-vous lu l'article ? Maintenir à tout prix la paix sociale revient à dire que vous voulez faire la paix avec des gens qui, au départ, n'ont pas grand-chose à faire des chartes des droits et libertés ! Demandez aux Saoudiennes, aux Koheitiennes, aux Afghanes... si leurs droits et libertés sont respectés ?

  • Marc Lacroix - Abonné 12 novembre 2013 10 h 00

    Le foulard au Québec, symbole de liberté ?

    Le contenu de cet article est tout à fait explicite, présenter le foulard comme le symbole de la liberté est tout à fait absurde et une négation de ce que représente ce foulard dans le monde. Présenter ce foulard comme une — affirmation de droit humain — tient du nombrilisme le plus abscons, car là où l'Islam politique dirige, les gens et surtout les femmes n'ont — que la liberté d'obéir.

    Pour ce qui est de "l'obligation du voile" pour les musulmanes, elle est interprétée de façons diverses et finit par se révéler "plus politique" que véritablement "religieuse". En effet, certains font une interprétation littérale de certaines sourates du Coran et prétendent qu'il s'agit d'une obligation religieuse, par contre d'autres autorités disent que cette "pratique culturelle" doit être regardée dans son contexte historique, ce qui élimine son côté obligatoire et intemporel; entre autres, le foulard servait à distinguer les femmes libres musulmanes des esclaves. Vu sous cet angle, le foulard demeure bien un symbole, non pas d'intégration, mais de séparation entre musulmane et non-musulmane.

    • Minona Léveillé - Inscrite 12 novembre 2013 18 h 05

      En fait, même en l'interprétant de façon littérale, le Coran ne demande nullement aux musulmane de couvrir leurs cheveux avec un voile mais simplement de ramener leur voile sur leur poitrine, sur elle, etc. Les vêtements féminins arabes de l'époque était sans doute très différents de la tenue musulmane conventionnelle d'aujourd'hui.