Tunis craint les répercussions des troubles en Égypte

Le président tunisien, Moncef Marzouki
Photo: Agence France-Presse (photo) Fethi Belaid Le président tunisien, Moncef Marzouki

Tunis — C’est avec beaucoup d’attention et d’inquiétude que la rue tunisienne, largement choquée par la répression contre les Frères musulmans, suit la situation en Égypte. Certes, « les circonstances sont différentes dans les deux pays. Ici, l’armée n’est pas très puissante et pas très impliquée dans la politique », se rassure Mohamed Jmil, un avocat sympathisant du parti d’opposition Nida Tounes. Mais l’affrontement reste cantonné aux discours politiques et aux manifestations rivales. « Je vois mal une confrontation entre deux camps », juge l’avocat qui, comme beaucoup, craint les répercussions à Tunis des événements du Caire. « Ce qui se passe en Égypte montre la nécessité pour tous les partis politiques en Tunisie de s’asseoir à la table des négociations, en s’attachant à la légitimité et à la démocratie pour repousser la contre-révolution », espérait le président Marzouki, alors que l’opposition rejette toute négociation tant que le gouvernement n’a pas démissionné.

 

Radicalisation des positions

 

Mais le massacre a approfondi les antagonismes, donné lieu à de nouvelles passes d’armes et radicalisé les positions, celles des islamistes d’Ennahda en tête. Lors d’une conférence de presse jeudi, le président du mouvement, Rached Ghannouchi, a pour la première fois explicitement rejeté la formation d’un gouvernement de technocrates, comme le réclame l’ensemble de l’opposition et la quasi-totalité des forces vives du pays, notamment le syndicat UGTT et le patronat. « Seul un homme politique épaulé par son parti peut agir dans un contexte difficile », a justifié le « cheikh », plaidant une nouvelle fois pour un « gouvernement d’union nationale », formé des principaux partis. « Il est exagéré de dire que le pays vit une crise, ce sont plutôt des difficultés », a minimisé Ghannouchi, installé devant un énorme drapeau tunisien, lui que ses détracteurs accusent d’être plus intéressé par un programme « frériste » que par l’intérêt national. La feuille de route qu’il a présentée n’esquisse que de maigres concessions : de vagues promesses pour assurer la neutralité de l’administration et la création d’un comité de partis politiques pour superviser le travail gouvernemental. Le leader d’Ennahda a eu des mots durs pour les « putschistes » qui veulent « imposer leur programme ». « Ceux qui ont soutenu Sissi sont aujourd’hui complices du massacre, qu’ils le veuillent ou non », a-t-il lancé. « Pourquoi êtes-vous silencieux sur ces massacres commis les uns après les autres ? », interpellait-il aussi, la veille, sur une télé pro-islamiste. L’opposition, qui dénonce une « instrumentalisation » de la situation égyptienne, a de fait été moins prompte qu’Ennahda à condamner la répression de l’armée. Finalement, le sit-in du Bardo, que les députés provisoirement « retirés » du Parlement tiennent depuis presque trois semaines, s’est mis en deuil le temps d’une soirée dédiée aux victimes. Les communiqués ont unanimement dénoncé le « bain de sang ». Mais aussi, pour certains, pointé la responsabilité des Frères dans la tournure des événements.

 

L’heure du dialogue

 

Face à l’impasse qui perdure, l’influent syndicat UGTT, au rôle capital, commence à donner des signes d’impatience. La centrale, qui se retrouve à jouer les médiateurs entre des partis qui ne se parlent plus, accuse les deux camps d’avoir « placé la barre très haut » dans leurs revendications, fustigeant en particulier la « fuite en avant » du gouvernement. L’heure est encore au dialogue, diagnostique toutefois la centrale, qui rejoint prudemment les rassemblements de l’opposition. L’UGTT doit aussi convoquer en milieu de semaine prochaine sa commission administrative, celle qui prend les décisions stratégiques. Avant cela, le secrétaire général Houcine Abassi rencontrera de nouveau Rached Ghannouchi, lundi, au lendemain d’une réunion décisive de la « choura », l’assemblée d’Ennahda.