Au Mali, l’islam déroule le tapis pour «IBK»

Le candidat présidentiel Ibrahim Boubacar Keïta, dit « IBK », a joué à fond la carte de l’islam.
Photo: Agence France-Presse (photo) Dorothée Thienot Le candidat présidentiel Ibrahim Boubacar Keïta, dit « IBK », a joué à fond la carte de l’islam.

Il ne commence jamais ses meetings sans déclamer quelques versets du Coran, et ponctue ses discours d’« inch’Allah » repris par la foule. Durant la campagne présidentielle au Mali, dont le second tour a lieu ce dimanche, Ibrahim Boubacar Keïta (dit « IBK ») a joué à fond la carte de l’islam dans un pays musulman à 95 %. Un positionnement vraisemblablement opportuniste chez cet homme de 68 ans, décrit par ses proches comme un amateur de bonne chaire arrosée de vins délicats, mais qui pourrait se révéler payant. Ces démonstrations de foi du favori du scrutin, arrivé en tête au premier tour avec près de 40 % des voix, ne doivent en effet rien au hasard. « Il y a trente ans, le pouvoir se prenait par les armes, il y a dix ans par l’argent, et aujourd’hui par la religion », analyse Alioune Ifra Ndiaye, un jeune dramaturge de Bamako. Au Mali - une république laïque -, l’islam est traditionnellement de rite malékite, ouvert et tolérant. Mais à mesure que les structures de l’État se sont délitées, des courants religieux d’inspiration wahhabite, importés d’Arabie Saoudite, ont pris de l’ampleur. À Bamako, un nom revient dans toutes les bouches à ce propos : celui du Haut Conseil islamique (HCI). Cette instance représentative des organisations musulmanes au Mali joue un rôle de plus en plus actif sur la scène politique, tout en s’en défendant.

 

Aiguisé

 

« Les organisations politiques traditionnelles ont été vidées de leur substance par la culture du consensus promue depuis plusieurs années au sommet de l’État et par le développement exponentiel du clientélisme, relève l’anthropologue Gilles Holder, spécialiste de l’islam au Mali. Le HCI est un parti politique qui ne dit pas son nom. » Dirigé depuis 2008 par les adeptes du wahhabisme, dont le chef de file est Mahmoud Dicko, le HCI a créé une plateforme politique baptisée « Sabati 2012 » pour peser sur l’élection. Sabati a auditionné plusieurs candidats à la présidentielle, avant de trancher en faveur d’IBK. « Après l’avoir entendu pendant trois heures, nous avons estimé qu’il était le mieux à même de diriger le pays au moment où nous sortons de la plus grave crise de notre histoire », souligne Moussa Boubacar Bah, le président de Sabati, par ailleurs chargé de la jeunesse au sein du HCI.

 

Durant cette élection, IBK s’est bien gardé de reprendre à son compte les thèmes du HCI, mais il a accueilli avec bienveillance le soutien d’une institution influente. En 2009, celle-ci avait marqué les esprits en remplissant un stade de la capitale pour dénoncer la réforme du code de la famille, qui devait renforcer les droits des femmes.

 

Madrasas

 

En cas de victoire ce dimanche, IBK prendra-t-il ses distances avec l’encombrant HCI ? C’est ce que veulent croire certains de ses partisans, pour lesquels il fallait composer avec cette réalité de la société malienne. « On assiste à une radicalisation par le bas, note Soumeylou Boubèye Maïga, ancien ministre de la Défense et aujourd’hui lieutenant d’IBK. Les victimes de l’exclusion sociale sont de plus en plus nombreuses au Mali et face à la faillite de l’école républicaine, beaucoup de parents se tournent vers les madrasas, où la scolarisation est totalement gratuite. » Une tendance qui nourrit une autre forme d’exclusion : dans ces établissements religieux, l’enseignement se fait en bambara (la langue dominante au Mali) et en arabe. « Les jeunes qui sortent de ces écoles ne parlent pas français, la langue officielle au sein de l’administration. Du coup ils ne peuvent pas s’insérer dans le tissu institutionnel », ajoute cet ancien proche d’ATT.

 

Durant la campagne, qui a coïncidé avec le ramadan, les organisations islamiques ont été aussi discrètes qu’actives à Bamako. « Elles ont offert de la nourriture chaque soir, pour la rupture du jeûne, à la sortie des mosquées », relève l’éditorialiste de l’Essor, Souleymane Drabo. Un travail de l’ombre qui, selon lui, ne laisserait pas insensible le petit peuple de Bamako : «Durant la crise, j’entendais souvent de petits commerçants du centre de la capitale exprimer ouvertement leur sympathie pour les gens d’Ansar ed-Dine et du Mujao [deux organisations islamistes]. » Avant le scrutin présidentiel, des consignes de vote ont été données dans les mosquées de la capitale en faveur d’IBK.