Mali: vote sans incidents pour un nouveau président

Un touareg rebelle brandit le drapeau du Mouvement national pour la libération de l’Azawad, ce dimanche, à Kidal.
Photo: Agence France-Presse (photo) Kenzon Tribouillard Un touareg rebelle brandit le drapeau du Mouvement national pour la libération de l’Azawad, ce dimanche, à Kidal.

Kali — Pour un peu, on pourrait croire que c’est le président sortant qui s’apprête à voter. Au camp de Kati, sur les hauteurs de Bamako, des hommes en armes viennent de se déployer, tandis qu’un pick-up surmonté d’une mitrailleuse fait son apparition. Ce dimanche, jour d’élection présidentielle au Mali, les bureaux de vote ont ouvert leurs portes à 8 heures (heure locale) dans le fief des anciens putschistes, comme partout ailleurs dans le reste du pays. Les files s’allongent sous le soleil, dans une ambiance bon enfant. À 10 h 30, le convoi du capitaine Amadou Haya Sanogo pénètre dans la cour de l’école qui porte désormais son nom. Un petit homme en boubou bleu descend d’un 4X4, flanqué de son épouse, et s’en va voter en tant que « simple citoyen » et « chef de famille », précise-t-il.

 

La présidentielle organisée aux forceps par les autorités maliennes, sous la pression de la communauté internationale, vise justement à renvoyer dans l’anonymat cet officier sorti du néant, en mars 2012, un soir de mutinerie. Jusqu’à la veille du scrutin, on a prêté au capitaine Sanogo un pouvoir aussi omnipotent qu’occulte. « Il avait l’oreille du président par intérim Dioncounda Traoré qu’il a essayé d’influencer jusqu’au bout pour repousser la date de l’élection », assure une source diplomatique. Invisible durant la campagne, l’officier n’en était pas moins dans toutes les conversations à Bamako : le chef de l’ex-junte qui a chassé de son palais Amadou Toumani Touré (dit «ATT») au printemps 2012 aurait appelé à voter pour le candidat Ibrahim Boubacar Keïta (surnommé «IBK»), l’homme qui prône un sursaut national. « Des consignes de vote en faveur d’IBK ont été diffusées dans toutes les casernes du pays », croit savoir un haut dirigeant de Bamako. Mais dans le camp de Kati, aux abords des salles de cours décrépies transformées en bureaux de vote, ces instructions n’étaient pas suivies à la lettre hier. « Chacun est libre de ses choix, l’armée doit rester à sa place, affirme ainsi le capitaine Touré, vêtu d’un boubou blanc pour l’occasion. On en a marre des anciens ! » Sans révéler le nom du candidat auquel il a donné sa voix, il s’éloigne en confiant avoir voté pour « le changement ». Un peu plus loin, l’adjudant-chef Youssouf Diarra, lui aussi habillé en civil, explique : « Quand j’étais une jeune recrue, on m’avait dit de voter pour le général ATT. Cette fois, on nous dit de soutenir IBK. Je suis musulman, je vote pour un homme intègre. » En l’occurrence, murmure-t-il avant qu’un homme en uniforme vienne le tirer par la manche, pour l’ancien premier ministre de transition, Cheick Modibo Diarra, brutalement écarté par les hommes de Sanogo en décembre 2012. Membre du Comité de la réforme des armées mis en place et dirigé par d’anciens membres de la junte, l’adjudant-chef Seydou Sanogo (un homonyme du capitaine) vote IBK. Sans hésitation. « Le vrai développement commence par la sécurisation du pays et de la population, dit-il. Ibrahim Boubacar Keïta est l’homme qu’il nous faut, il a l’autorité nécessaire. » Quid de son principal rival, l’ex-ministre des Finances, Soumaïla Cissé ? « C’est un théoricien », balaye-t-il d’un revers de la main, avant d’ajouter : « Quoi qu’il arrive, nous serons vigilants pour la suite, en tant que citoyens bien sûr. Ce pays appartient à nous tous, même aux Touaregs qui sont Maliens eux aussi. Mais nous n’accepterons plus d’être envoyés à la boucherie, au front, sans équipements adéquats. On ne laissera plus partir ce pays à la dérive… »

 

Pour l’heure, malgré les difficultés logistiques prévisibles, le scrutin présidentiel s’est apparemment déroulé sans problème majeur. Hier soir, les jihadistes du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) n’avaient pas mis à exécution leur menace de frapper les bureaux de vote dans la région de Gao, berceau de leur mouvement. Pas de heurt non plus à Kidal, dans l’extrême nord-est du pays, où rebelles touaregs et soldats maliens cohabitent dans une ambiance tendue sous la bonne garde des Casques bleus de la MINUSMA (Mission des Nations unies de stabilisation au Mali) et des soldats français de l’opération Serval. Hier, le président sortant Dioncounda Traoré affirmait que cette élection était la « meilleure » depuis l’indépendance du pays en 1960. À confirmer. Dans l’attente des résultats, le taux de participation sera un premier indicateur précieux. Ce dimanche, après avoir accompli son devoir électoral, le capitaine Sanogo assurait ne pas avoir de candidat préféré et se tenir « à la disposition du futur président ». En regagnant dans son 4X4 blanc sa villa située à quelques centaines de mètres de là, il pouvait admirer le tableau le représentant en uniforme d’apparat peint sur le mur d’enceinte de l’école Amadou Haya Sanogo. Sous son nom écrit en lettres gothiques figure un slogan : « Le Mali d’abord ». C’est aussi celui d’Ibrahim Boubacar Keïta.