Le Mali pendu à un fil électoral

Près de sept millions d’électeurs maliens sont appelés à élire leur président pour un mandat de cinq ans dimanche.
Photo: Agence France-Presse (photo) François Guillot Près de sept millions d’électeurs maliens sont appelés à élire leur président pour un mandat de cinq ans dimanche.

Bamako — Vite, une élection présidentielle pour tourner la page de la crise aiguë au Mali : c’est peut-être la pire des solutions… à l’exception de toutes les autres. À la veille du scrutin, on pourrait résumer en ces termes la position de la communauté internationale. Organisé à marche forcée, le vote est censé accélérer la convalescence du Mali, mais à condition qu’il se déroule correctement sur le plan logistique - ce qui est loin d’être gagné - et sur le plan de la sécurité.

 

Ce dimanche, un peu plus de six mois après le début de l’intervention militaire française contre les djihadistes dans le nord du pays, près de sept millions d’électeurs sont appelés à élire leur président pour un mandat de cinq ans. La date a été imposée à un pays sous perfusion et protection internationales. Les quelque 3300 soldats français de l’opération Serval et 6000 Casques bleus de la MINUSMA (Mission des Nations unies de stabilisation au Mali) sont chargés d’aider l’armée malienne à prévenir toute attaque de petits groupes de djihadistes qui errent toujours dans la bande sahélienne.

 

Malgré le ramadan, la saison des pluies et les difficultés logistiques, la date du premier tour a été maintenue. Aux yeux de la communauté internationale, il est urgent de sortir, si possible en douceur, du vide politique à Bamako. Ancien numéro 1 de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré avait été nommé président par intérim à la suite du coup d’État militaire mené en mars 2012 par des sous-officiers contre Amadou Toumani Touré. Depuis, le gouvernement provisoire vit sous la menace du toujours influent capitaine Amadou Sanogo, le chef des ex-putschistes.

 

L’élection est également un préalable pour enclencher le processus de réconciliation avec les Touaregs du Nord et entamer la reconstruction du pays, avec l’aide des bailleurs de fonds. À Bruxelles, en mai dernier, plus de 3 milliards d’euros d’aide ont été promis, mais à condition que les Maliens disposent de dirigeants légitimes : pas question de déverser une pluie d’euros sans un minimum de garantie. Pour Paris, qui veut à tout prix éviter l’enlisement dans son ex-colonie, la tenue du scrutin doit aussi permettre de réduire les effectifs de l’opération Serval. Si tout va bien, un millier d’hommes demeureraient sur place fin 2013 pour épauler la force de l’ONU et poursuivre la recherche des otages français.

 

Deux candidats en tête

 

Ce dimanche, 27 candidats, dont une femme, se présentent aux électeurs maliens. Parmi eux, deux prétendants qui - sauf énorme surprise - devraient se détacher pour le second tour, le 11 août : l’ex-premier ministre Ibrahim Boubacar Keïta (dit « IBK »), 68 ans, et Soumaïla Cissé, un ex-ministre des Finances, 63 ans. Très populaire à Bamako, le premier s’est présenté comme le de Gaulle malien, déterminé à redonner honneur et dignité à un peuple meurtri. Vieux renard de la scène politique, il a obtenu le soutien de l’influent Haut Conseil islamique (HCI), mais aussi, dit-on, du capitaine Sanogo. À la fois autoritaire et débonnaire, il reste ambigu sur son programme, pariant sur la volonté des Maliens de s’en remettre à un homme expérimenté et rassurant, une sorte de père - un peu fouettard - de la nation.

 

Avec ses allures de technocrate décontracté, Soumaïla Cissé incarne un Mali plus progressiste. À la manière d’un Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, il a axé sa campagne sur la modernisation et la création d’emplois. « Alors que IBK veut rassurer un pays traumatisé, Cissé est tourné vers le futur, résume une source diplomatique. Il est peut-être un peu en avance sur son temps… » Crédité de 20 % des intentions de vote dans des enquêtes plus ou moins fiables, Soumaïla Cissé accuse près de 20 points de retard sur son aîné. Il n’en croit pas moins en ses chances, ayant négocié un accord de désistement avec nombre de concurrents pour le second tour. Un front « Tout sauf IBK » est en place. Tiendra-t-il ? « Si IBK se détache nettement, il va se lézarder, des ralliements vont se produire », pronostique un observateur étranger.

 

Soumaïla Cissé le pressent-il ? Dans la dernière ligne droite d’une campagne plutôt paisible, il a évoqué des soupçons de fraude. En quelques semaines, il a fallu distribuer des millions de cartes d’identité fabriquées en France, y compris aux quelque 500 000 déplacés et réfugiés. Selon les autorités, plus de 80 % d’entre elles ont été retirées par les électeurs. Toutefois, on apprenait récemment qu’un million de cartes vierges étaient stockées en France, officiellement pour prévenir de possibles défaillances. « Il faudrait être un génie pour les récupérer et les falsifier », ironisait hier le chef des observateurs de l’UE, l’ancien ministre belge Louis Michel.

 

Cette affaire est en tout cas révélatrice d’une tension à la veille du scrutin. Les optimistes y verront le signe que la bataille s’est déjà déplacée sur le terrain politique. D’autres, que les intrigues risquent, au lendemain du scrutin, de prendre le pas sur les vraies urgences : reconstruction d’une armée en lambeaux, lutte contre la corruption et un narcotrafic envahissant, sans parler de la réconciliation avec les Touaregs. Autant de défis pour le futur président, qui aura besoin d’une forte légitimité pour les mener à bien. À cet égard, le taux de participation sera scruté avec attention. En 2007, il avait tout juste dépassé 36 % au second tour.