Poussé dans la rue par le marasme économique

Deux ans et demi après la révolution, l’économie égyptienne est presque exsangue. Alors que le budget 2012-2013 avait été établi sur une prévision de croissance du PIB d’au moins 4 %, il n’était plus question, ces derniers temps, que d’un timide 2 % pour cette année. En mai, l’agence de notation financière Standard Poor’s a fait passer l’Égypte dans la catégorie spéculative, abaissant sa note souveraine d’un cran de B - à CCC +, invoquant l’échec du gouvernement à faire face aux impératifs budgétaires.


De 36 milliards de dollars avant janvier 2011, les réserves de change sont tombées à 13 milliards à la fin du premier trimestre, puis ont légèrement remonté, sans repasser pour autant au-dessus de la barre fatidique des trois mois d’importations. Les devises ont cessé de rentrer dans le pays.


Le tourisme est à l’arrêt, sauf à la mer Rouge, où les visiteurs en provenance des pays de l’ex-URSS continuent de venir, mais à des prix bradés. Les recettes du canal de Suez, elles, sont en nette diminution. Quant aux investisseurs directs étrangers, ils ont fui ces deux dernières années devant les grèves à répétition, les manifestations de plus en plus nombreuses et le climat d’instabilité politique. Seuls les transferts des migrants restent constants, mais ils ne peuvent compenser la fonte des réserves en devises.


Les données chiffrées ne donnent néanmoins pas l’exacte mesure de la situation, tant la part de l’économie souterraine est essentielle en Égypte. Le secteur informel compte en effet pour 50 % à 70 % du produit intérieur brut. Ainsi, le taux de chômage - officiellement de 13 % (contre 9 % avant la révolution) et de 25 % chez les jeunes, n’est pas vraiment significatif. Reste que, selon le Programme alimentaire mondial, la vulnérabilité économique de la population s’est aggravée depuis la révolution. Désormais, un Égyptien sur deux est considéré comme pauvre ou à la limite de la pauvreté.


Files d’attente


Pourtant, plus que la faim, ce sont les espoirs déçus d’une vie meilleure et les difficultés de la vie quotidienne qui ont poussé les Égyptiens à retourner dans la rue. Faute de liquidités, le pays est à court de gazole et de mazout. Ces pénuries se sont généralisées dans le pays ces derniers mois, entraînant des coupures d’électricité un peu partout. Devant les stations à essence encore ouvertes, les files d’attente s’étendent sur des centaines de mètres, parfois même des kilomètres, contraignant les chauffeurs de taxi ou de camion à perdre une demi-journée, voire 24 heures, pour faire le plein. Les paysans se plaignent de ne plus pouvoir faire tourner leurs tracteurs et les pompes de leurs puits. Beaucoup sont retournés au charbon à bois, faute de carburant.


Mais la principale crainte de la population, c’est de manquer de pain. L’Égypte est le premier importateur mondial de blé, sa production locale étant loin de répondre aux besoins (145 kg de pain par an et par personne contre 60 kg à peine pour un Français). Saisis par la peur de l’avenir, les Égyptiens stockent depuis des mois, aggravant les pénuries et le marché noir. Essence, gaz, dollars, euros, tout s’échange désormais sous le manteau, à des prix de plus en plus astronomiques.


Devant les deux plaies nationales que sont la dépréciation de la monnaie nationale et l’inflation, la population est à cran. Depuis décembre dernier, la livre a chuté de plus de 10 % par rapport au dollar. Les prix, eux, sont sans cesse à la hausse : 11 % en 2010-2011, 8,2 % en 2012-2013,13,7 % en 2013-2014, selon les prévisions du Fonds monétaire international (FMI).


Depuis plus de deux ans, l’Égypte et le FMI butent sur la conclusion d’un accord qui permettrait au Caire de desserrer l’étau qui l’étreint.


Mais le Fonds conditionne son prêt de 4,8 milliards de dollars à une baisse des subventions publiques au carburant et aux produits alimentaires, très coûteuses pour l’État (un tiers de son budget annuel). Une réforme que Mohamed Morsi n’a pas osé lancer, pas plus que ses prédécesseurs, en raison de son caractère impopulaire.

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