Égypte - Les Frères musulmans ratent leur première expérience du pouvoir

Une photo du chef de l’armée, Abdel Fatah al-Sissi, était affichée jeudi, au Caire, sur une roulotte.
Photo: Agence France-Presse (photo) Gianluigi Guercia Une photo du chef de l’armée, Abdel Fatah al-Sissi, était affichée jeudi, au Caire, sur une roulotte.

Les Frères musulmans ont attendu 80 ans pour arriver à la tête de l’Égypte mais ils doivent s’en prendre largement à eux-mêmes pour l’échec, au bout de 12 mois, de leur première expérience du pouvoir, estiment des analystes.

Les opposants au président déposé Mohamed Morsi l’accusent d’avoir trahi les valeurs de la révolution de 2011 qui a emporté Hosni Moubarak, en cherchant à concentrer tous les pouvoirs et en échouant à redresser une économie à la dérive.


Alors que le monde diverge sur la nature de l’action qui a écarté du pouvoir M. Morsi - coup d’État, coup de force ou destitution sous la pression populaire - des analystes s’accordent à dire que ce sont les Frères musulmans qui ont précipité leur propre chute.


Les Frères musulmans et M. Morsi ont « complètement échoué et les Égyptiens ont souhaité un coup d’État et l’ont eu », a estimé Salman Shaikh, analyste du Brookings Doha Center, au Qatar.


Après avoir observé de loin le soulèvement de 2011, les Frères musulmans ont rejoint le mouvement de 18 jours qui a fini par emporter Hosni Moubarak le 11 février de la même année. Ils se sont jetés il y a un an dans la bataille pour la présidentielle avec Mohamed Morsi comme candidat après le rejet de leur premier choix, Khairat el-Chater, le numéro deux de la confrérie.


La victoire de Mohamed Morsi a sorti les Frères musulmans de l’ombre après des décennies de bannissement de la vie politique et de dure répression.


« La présidence de Morsi est sans doute l’une des fautes les plus colossales de l’histoire des Frères musulmans », juge Nathan Brown. Le président islamiste a été critiqué même par ses propres alliés sur la manière dont il a gouverné le pays.


« Le président a tergiversé. Son groupe a manqué l’occasion de constituer une assise nationale pour isoler les contre-révolutionnaires », estime Mohamed Mahsoub, cadre du parti islamiste Al-Wassat, pourtant proche des Frères.


Fondés en 1928, les Frères musulmans avaient pour programme de former une « génération islamique » et d’instaurer un État appliquant la charia, la loi islamique.


Leur rêve a semblé devenir réalité lorsque Mohamed Morsi a battu au deuxième tour de la présidentielle de 2012 l’ancien chef des forces aériennes Ahmad Chafiq, dernier premier ministre de Hosni Moubarak.


Après avoir prêté serment le 30 juin 2012, Mohamed Morsi a cherché à s’imposer davantage sur la scène politique en s’accordant des larges prérogatives en novembre.


Mohamed El Baradei, figure de l’opposition, l’a lors accusé d’abuser du pouvoir en le qualifiant de « nouveau pharaon ». Les premières manifestations de masse contre le président islamiste se sont organisées par la suite.


Il aggrave aussi son cas en poussant les feux pour faire rédiger une constitution par une commission dominée par les islamistes, dont les travaux ont été boycottés par les libéraux et les chrétiens coptes.


Mohamed Morsi et les Frères musulmans ont fini par ruiner leurs chances en échouant à trouver des remèdes à la crise économique et à gagner la confiance des la puissante armée.


« C’est vrai que les islamistes ont eu de bons scores aux élections et qu’ils ont été confrontés à des problèmes insurmontables », écrit M. Brown sur le site Internet du New Republic.


« Mais il est vrai aussi que Morsi et les Frères musulmans ont commis toutes les fautes inimaginables […] comme se ruer sur le pouvoir et ne pas être capables de bâtir des coalitions avec d’autres », ajoute-t-il.


« Ils se sont aliénés de possibles alliés, ont ignoré le mécontentement grandissant et se sont concentrés sur la consolidation de leur pouvoir », poursuit l’analyste.


Le groupe de renseignement américain Stratfor souligne que l’armée a aussi joué un rôle dans la chute du président islamiste. « Morsi n’a jamais réellement pris le contrôle de l’appareil de gouvernement, en partie parce qu’il était politiquement faible, en partie parce que les Frères musulmans n’étaient pas prêts à exercer le pouvoir et en partie parce que l’armée ne l’a pas laissé faire », écrit le groupe.


« Les militaires n’ont pas voulu de chaos. Ils n’avaient aucune confiance dans les Frères musulmans et ils étaient heureux de les forcer à quitter le pouvoir », ajoute Stratfor.

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