Une nation soudée à son héros

En février 1990, fraîchement sorti de prison, Nelson Mandela et sa femme, Winnie, à sa gauche, lèvent le poing pour des écoliers dans le township de Soweto.
Photo: Agence France-Presse (photo) Philip Littleton En février 1990, fraîchement sorti de prison, Nelson Mandela et sa femme, Winnie, à sa gauche, lèvent le poing pour des écoliers dans le township de Soweto.

C’est un lien exceptionnellement fort qui unit « Madiba » à son peuple. Les sentiments des Sud-Africains à l’égard de Nelson Mandela vont du respect à une adhésion quasi religieuse, frisant l’adoration, en passant par toute une gamme d’attitudes.

 

Tous les superlatifs, tous les titres honorifiques semblent s’appliquer au premier président noir de l’Afrique du Sud : père de la nation, référence, symbole, héros de la lutte contre l’apartheid et pour la liberté.

 

Que ce soit à Pretoria, où il a été hospitalisé, dans les town ships de Johannesburg, où il a commencé sa carrière d’avocat et de militant, ou dans son village natal de la province du Cap-Oriental, les gens de la majorité noire se sont réunis pour prier à chacune de ses récentes rechutes, croyant que le miracle se produirait, que leur idole allait retrouver la santé et tromper la mort une fois de plus. Avec le temps, la résignation a progressivement remplacé l’espoir.

 

La plupart des Sud-Africains l’appellent par son nom clanique, Madiba, devenu un prénom affectueux. Ils lui vouent un véritable culte, même s’ils trouvent souvent que leur vie matérielle n’a pas tellement changé après la fin de l’apartheid. Grâce à Nelson Mandela et à d’autres combattants de la première heure, ils peuvent au moins voter et s’exprimer sans crainte d’être brutalement arrêtés comme au temps de la domination sans partage des Blancs. Cette affection pour Nelson Mandela rejaillit sur l’ANC (African National Congress, le parti au pouvoir), même si sa gestion déçoit souvent.

 

« L’importance de l’image qu’il a laissée » explique cet attachement, croit Dan Philip, le directeur général de la Ligue des Noirs du Québec. « D’autres leaders ont gardé le pouvoir ; lui, il ne l’a pas pris pour lui-même, mais pour aider les gens dans des moments difficiles. Il a donné l’exemple. »

 

Contrairement à Robert Mugabe, qui s’accroche encore au pouvoir 31 ans après l’indépendance du Zimbabwe, Nelson Mandela a sagement décidé, en effet, de ne pas solliciter un second mandat en 1999. S’il y a un culte de la personnalité en Afrique du Sud, on ne peut pas reprocher à Madiba de l’avoir instauré.

 

« Pour nous, il est quelqu’un de très important. C’est une personne qui a tout fait pour son pays et qui a apporté une conscience morale au monde. Je pense que son image va vivre longtemps », ajoute Dan Philip.

 

Mis à part quelques racistes impénitents, bien peu de Sud-Africains détestent ouvertement Nelson Mandela aujourd’hui. Le vendredi 14 juin, Frederik de Klerk, le dernier président blanc, qui a partagé avec lui le prix Nobel de la paix en 1993, a qualifié de « fondamental » l’héritage du disparu. « Le meilleur moyen de faire honneur à sa mémoire sera de suivre le bon exemple qu’il a montré ; son principal legs politique, c’est d’avoir insisté sur l’importance de la réconciliation », a-t-il déclaré.

 

« Il a bien vieilli dans son rôle de sage, note Pierre Beaudet, professeur de sociologie à l’Université d’Ottawa. C’est comme cela qu’il est perçu. En prison, il a joué un rôle symbolique important, il est celui qui a dit non ! »

 

Au début des années 1980, les autorités de l’apartheid lui ont offert la liberté en échange de la renonciation à ses principes. Le prisonnier a refusé, convaincu que le vent allait tourner.

 

Nelson Mandela a mis beaucoup d’eau dans son vin afin d’assurer la paix avec la minorité blanche. Aurait-il pu ou aurait-il dû faire plus pour la majorité et un peu moins pour dissiper les craintes de la minorité ? « Les réformes sociales, comme la réforme agraire, ce n’était pas son fort. Vingt ans plus tard, on paie le prix de cette absence de réforme, qui explique l’exode des paysans pauvres, les townships, l’insécurité dans les villes. Ces questions sont passées au premier plan. Il y a une gauche qui critique l’ANC, mais rarement Mandela », explique Pierre Beaudet, qui a vécu en Afrique du Sud.

 

Dan Philip a rencontré Nelson Mandela lors de son passage à Montréal en juin 1990. « Il n’était pas bavard, il était modeste et d’un abord facile.On le compare à Martin Luther King. Ce sont des personnages qui ont rempli la même mission, celle de libérateurs du peuple noir. »

 

Le 17 juin, le US News and World écrivait : « Il [Nelson Mandela] incarne une grande force morale. […] Il a été le ciment qui a tenu ensemble une société fragmentée. » L’hebdomadaire américain le compare justement à Gandhi et à Martin Luther King.

 

Quand Nelson Mandela a visité en 2006 le township d’Alexandra, où il avait vécu dans les années 1940, presque toute la population est sortie pour l’acclamer. Seize ans plus tôt, les citoyens de ce ghetto avaient applaudi unanimement à sa libération de prison.

 

Quatorze ans après avoir quitté ses fonctions et plusieurs années après avoir renoncé à toute apparition publique, Nelson Mandela fait encore figure de « père de la nation » et sa photo apparaît dans toutes sortes de manifestations, qu’elles soient sportives, culturelles, politiques ou scolaires.

 

L’Afrique du Sud post-apartheid aime à se décrire comme une « société arc-en-ciel ». Dans ce contexte, tant qu’il vivait, Madiba était perçu comme un rempart qui empêchait les conflits latents d’éclater : conflits entre la majorité noire et la minorité blanche, qui détient toujours le gros de la richesse du pays, entre les Noirs enrichis et la masse des pauvres, le fossé se creusant en Afrique du Sud comme ailleurs.

 

Le souvenir de Nelson Mandela vivra encore longtemps dans les esprits. Ce qui ne veut pas dire qu’il suffira aux dirigeants du pays libéré de l’évoquer pour que les problèmes disparaissent comme par magie.

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