En Afrique, une icône qui gêne

Mandela et Sam Nujoma, nouvellement élu président de la Namibie, alors que commençaient les célébrations de l’indépendance de la Namibie en mars 1990. Le pays était sous l’emprise de l’Afrique du Sud depuis 1919.
Photo: Agence France-Presse (photo) Trevor Samson Mandela et Sam Nujoma, nouvellement élu président de la Namibie, alors que commençaient les célébrations de l’indépendance de la Namibie en mars 1990. Le pays était sous l’emprise de l’Afrique du Sud depuis 1919.

Au Burkina Faso, le 19 juillet de chaque année, une station de radio célèbre l’anniversaire de Nelson Mandela, « l’une des rares personnalités faisant l’unanimité à travers le monde, un homme modeste et responsable qu’il faut magnifier », selon les mots du directeur de Ouaga FM, Zakaridja Gnienhoun.

 

Un modèle, une référence, une icône qui inspire les artistes, un héros de la lutte anti-apartheid et de la réconciliation (Commission vérité et réconciliation, concept repris au Liberia et en Côte d’Ivoire), un habile négociateur de paix (entre autres au Zaïre, au Rwanda, au Soudan, au Burundi), un homme dont on arbore l’image avec fierté.

 

C’est ce qui vient à l’esprit spontanément quand on pense à l’influence de Nelson Mandela dans les pays de l’Afrique subsaharienne.

 

Pourtant…

 

Pourtant. Oui, c’est vrai, on aime bien Nelson Mandela en Afrique. Oui, on aime ce qu’il dit et on adore le citer. Mais cherche-t-on sincèrement à l’imiter, à suivre son exemple ?

 

Au cours de toutes les rencontres de journalistes auxquelles j’ai participé en Afrique, au moins un orateur trouvait le moyen de citer Nelson Mandela. Les journalistes se régalent de ses paroles.

 

« Une presse indépendante, une presse d’enquête est l’essence de la démocratie. La presse doit se libérer des ingérences de l’État. Elle doit être solide financièrement pour résister aux flatteries des autorités gouvernementales. Elle doit être suffisamment indépendante des groupes d’intérêt pour pouvoir enquêter sans crainte. »

 

C’est lorsqu’il s’est agi de tenter de voir ce que la « pensée » Mandela pouvait trouver comme application dans les pays africains que les difficultés ont commencé.

 

Quand l’occasion s’est présentée aux médias et aux journalistes de faire autre chose que la couverture des conférences de presse officielles, un courage certain a été démontré.

 

Des sujets délicats ont été abordés : la gestion des fonds publics, les accords des autorités avec les investisseurs et les bailleurs de fonds, le rôle des ONG et leurs liens avec les gouvernements, les coupures d’électricité, les effets de la petite corruption, etc.

 

Malgré ces acquis, on doit constater que, aujourd’hui encore, il est quasiment impossible de faire du journalisme d’enquête en Afrique. D’abord parce que les patrons de presse ne l’encouragent pas sous prétexte qu’ils n’en ont pas les moyens, mais surtout parce que les lois et les comportements des autorités à l’égard de la presse sont demeurés très répressifs.

 

Même au Sénégal, un pays qui avait la réputation d’être en avance sur les autres au chapitre de la liberté de la presse, un des rares véritables journalistes d’enquête en Afrique, Abdou Latif Coulibaly, faisait encore l’objet de représailles (prison avec sursis, fortes amendes, menaces) il y a deux ans à peine, sous le régime d’Abdoulaye Wade. Il est aujourd’hui ministre de la Promotion de la bonne gouvernance dans l’équipe du premier ministre Abdoul Mbaye. Contre l’avis de son ministre, Mbaye a récemment déclaré (le 22 juin 2013) souhaiter le maintien de l’article 80 du code pénal (offense au chef de l’État), en vertu duquel Coulibaly a souvent été poursuivi et condamné. Mandela, lui, disait : « Si nous nous offusquons des critiques de la presse au point de vouloir la museler, nous tuons la démocratie. »

 

À sa sortie de prison en février 1990, Nelson Mandela a fait une tournée mondiale, visitant surtout les pays qui avaient appuyé sa lutte contre l’apartheid. Peu de pays africains étaient sur sa liste.

 

Dô Pascal Sessouma, journaliste burkinabé, explique : « Combien étaient-ils ceux qui en Afrique - et je parle de l’Afrique noire - s’émouvaient du sort des Noirs en Afrique du Sud à l’ère de l’apartheid ? Dans la plupart des États africains subsistaient d’autres formes d’apartheid : les Blancs, les riches, n’ont jamais vécu au milieu des Noirs, les pauvres. De Dakar à Libreville, de Ouagadougou à Nairobi, il y avait deux mondes, séparés. Et, plus de vingt ans après la fin de l’apartheid, il y a toujours deux mondes séparés, en Afrique du Sud comme partout sur le continent. Depuis le virage démocratique au début des années 1990, plusieurs pays africains se sont dotés d’une Constitution qui limite à deux le nombre des mandats présidentiels. Mais on ne compte plus les présidents qui, une fois en place, font modifier la Constitution ou cherchent à la contourner pour rester au pouvoir le plus longtemps possible. Mandela, lui, s’est retiré après un seul mandat. »

 

Célestin Lingo, un journaliste camerounais qui a longtemps oeuvré au Messager à Douala (le directeur de ce quotidien, Pius Njawé, a fait de nombreux séjours en prison dans les années 1990), commente : « Mandela est une référence pour les militants du changement et de l’alternance en lutte contre la mauvaise gouvernance, la corruption et le pouvoir éternel de nos oligarchies. Son influence est fort grande en Afrique, même si la grande majorité des dirigeants actuels de ce continent se comportent plutôt en pirates. »

 

L’ami de Lingo, le professeur Ambroise Kom, renchérit : « Mandela a peut-être fait secrètement honte à nos différents roitelets qui règnent sans partage sur nos pays depuis Mathusalem, mais je doute qu’un seul d’entre eux ait jamais pensé à lui comme modèle, que ce soit pour sa longue lutte, son esprit d’ouverture et le souci de son peuple. Mandela est une icône qui gêne. »

 

 

Collaboration spéciale

En tant que journaliste, au cours des 20 dernières années, Réal Barnabé a effectué plus de 80 missions en Afrique sur le thème de la liberté de la presse et de la démocratie.

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