Prise d’otages à In Amenas: un lourd bilan humain


	Il reste pour l’instant difficile de déterminer si les otages ont été exécutés ou tués lors des attaques de l’armée algérienne. Le chef des preneurs d’otages, Moktar Belmoktar, dont l’image a été diffusée dimanche par le site mauritanien Sahara Media, est plutôt connu pour ne pas exécuter ses otages.
Photo: Sahara Media
Il reste pour l’instant difficile de déterminer si les otages ont été exécutés ou tués lors des attaques de l’armée algérienne. Le chef des preneurs d’otages, Moktar Belmoktar, dont l’image a été diffusée dimanche par le site mauritanien Sahara Media, est plutôt connu pour ne pas exécuter ses otages.

Vingt-trois morts parmi les otages, trente-deux parmi les assaillants, tel est le lourd bilan de l’attaque des forces algériennes sur le site d’In Amenas.

Dimanche matin, alors que les équipes de déminage algériennes arpentaient le site, elles continuaient à découvrir de « nombreux corps », vingt-cinq au total. Un représentant du gouvernement s’est confié à l’Associated Press sous le sceau de l’anonymat, affirmant que les corps étaient trop défigurés pour pouvoir être identifiés. Samedi matin, le ministre algérien de la Communication Mohamed Said déclarait que le bilan devrait vraisemblablement être « revu à la hausse ».


Au total, selon le ministre de l’Intérieur algérien, 107 travailleurs étrangers et 685 ressortissants algériens auraient été libérés. De la quarantaine de preneurs d’otages, « cinq terroristes ont été arrêtés » et « trois autres sont en fuite », selon Anis Rahmanile directeur de la chaîne Ennahar TV.


Les autorités d’Alger listaient samedi l’arsenal trouvé sur le site gazier : « 6 fusils-mitrailleurs, 21 fusils d’assaut, deux fusils à lunettes, 2 mortiers avec roquettes, 6 missiles avec rampes de lancement, 2 lance-roquettes, 10 grenades disposées en ceintures explosives ».

 

Assaillants « bien renseignés »


Les rescapés ont témoigné de la violence de la prise d’otages, constatant que les assaillants étaient « bien renseignés », au courant des procédures, et avaient probablement des « complicités à l’intérieur ». « Ils se sont dirigés vers les chambres des Japonais, un terroriste a crié “Ouvrez la porte”, avec un accent nord-américain, puis a tiré », raconte Riad, un otage algérien. Des employés ont filmé l’attaque. Les images des corps de cinq des Japonais visionnées par l’AFP sont violentes : balles dans la tête, crânes à moitié défoncés par l’impact.


L’armée algérienne a attaqué le site une première fois jeudi avant de recommencer samedi dernier. Selon le gouvernement algérien, l’assaut de samedi était destiné à éteindre un feu, allumé par les preneurs d’otages, et qui menaçait de faire exploser le site gazier. « Ils avaient décidé de mener à bien leur opération, en faisant exploser tout le complexe et en tuant tous les otages », a déclaré le ministre des Communications algérien, Mohamed Said.


Par voie de communiqué, les preneurs d’otages ont publié leur version des faits, affirmant avoir « proposé la négociation tout en demandant à ce que l’armée s’éloigne du lieu de la prise d’otages […] mais les hélicoptères ont commencé à bombarder la zone ».


Selon la société d’État algérienne Sonatrach, qui exploite le site gazier en partenariat avec BP et Statoil, l’usine gazière de Tigantourine, où a lieu la prise d’otage, aurait été entièrement minée. Les activités d’extraction pourraient cependant redémarrer dans les « deux prochains jours », selon le ministre de l’Énergie.

 

Implacable


Après la conclusion tragique de la prise d’otages, les dirigeants internationaux font porter l’entière responsabilité du carnage aux « terroristes », en laissant de côté les critiques que certains d’entre eux avaient exprimées dans un premier temps sur les méthodes algériennes.


Paris se garde bien de critiquer Alger : « Face au terrorisme il faut être implacable », a déclaré hier Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, alors que le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, voyait dans l’attaque « un acte de guerre ». Le président Hollande a pour sa part estimé que l’Algérie avait eu « les réponses » les « plus adaptées », car « il ne pouvait y avoir de négociation » avec les preneurs d’otages. Il a profité de l’occasion pour justifier à nouveau l’intervention de la France au Mali : « S’il y a jamais eu besoin de justifier notre action contre le terrorisme, alors nous aurions ici un argument supplémentaire ».


Pour le premier ministre britannique, David Cameron, bien qu’il soit légitime de remettre en question l’intervention algérienne, « la responsabilité des morts repose entièrement sur les terroristes qui ont lancé une attaque vicieuse et lâche ». Même son de cloche à Ottawa, où le ministre des Affaires étrangères, John Baird, a publié un communiqué fustigeant une attaque « déplorable et lâche ».


À Alger, l’ensemble de la presse salue l’opération de l’armée. « Les Algériens n’ont accordé aucune importance aux critiques », estime le principal quotidien algérien, Echorouk.


En France, quelques voix se sont tout de même élevées pour remettre en cause l’intervention musclée de l’Algérie. « La réponse violente d’Alger est promotionnelle à son incompétence. Alors qu’elle savait que la guerre couvait à ses portes depuis des mois, pourquoi n’a-t-elle pas sécurisé ses propres sites ? Pourquoi n’a-t-elle pas pris des dispositions concernant ses frontières ? », interroge Luis Martinez, spécialiste du Maghreb et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris. Pour ce dernier, « la France est tombée dans le piège algérien » et « aujourd’hui, Paris est totalement redevable ».


Mohamed Chafik Mesbah, chercheur en sciences politiques à Alger et ancien officier du renseignement algérien, rappelle que l’armée était opposée au survol de son territoire par les avions français et a peut-être vu là une bonne occasion d’affirmer son importance.


Selon le ministre Baird, on ne dénombrait aucun citoyen canadien parmi les otages. Un résident permanent du Canada, apparemment présent sur le site, a depuis quitté l’Algérie et serait en sécurité.


Parmi les otages victimes, on comptait au moins trois Britanniques, un Américain, un Français, un Algérien, deux Roumains, deux Philippins, un Colombien et probablement neuf Japonais.

 

Le « borgne »


Il reste pour l’instant difficile de déterminer si les otages ont été exécutés ou tués lors des attaques de l’armée algérienne. Le chef des preneurs d’otage, Moktar Belmoktar, dit « le borgne », est plutôt connu pour ne pas exécuter ces otages. « Si vous êtes enlevé par Belmoktar, il y a des chances que vous surviviez […] Loin de moi l’idée de le présenter comme un noble sauvage, mais disons que son raisonnement est moins distordu par l’idéologie [islamiste] », explique Geoff Porter, fondateur d’une firme spécialisée dans l’évaluation des risques dans le Sahara, sur les traces du « borgne » depuis des années.


L’homme semblerait en fait plus intéressé par les millions que lui rapportaient les enlèvements, dont celui du diplomate canadien Robert Fowler, et qui lui auraient permis de développer un réseau indépendant d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).


Il semble par contre de plus en plus certain que l’opération du groupe des « Signataires par le sang » avait été planifiée de longue date, des membres de la brigade eux-mêmes ayant reconnu que l’opération avait été amorcée deux mois avant l’intervention française au Mali.


Cependant, ces derniers ont menacé de continuer le combat. « Nous promettons plus d’opérations pour tous les pays ayant pris part à la croisade contre l’Azawad [le nord du Mali] s’ils ne reviennent pas sur leur décision », ont écrit les organisateurs sur le site de l’Agence Nouakchott d’information (ANI).

 

Avec Libération, l’Agence France-Presse et l’Associated Press

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