Point chaud - «Il y a eu l’avant, et l’après-17 décembre»

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	Maya Jribi, secrétaire générale du Parti républicain tunisien et membre de l’Assemblée constituante tunisienne. « On peut avoir la meilleure Constitution du monde, mais la pire des réalités », dit-elle.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Fethi Belaid
Maya Jribi, secrétaire générale du Parti républicain tunisien et membre de l’Assemblée constituante tunisienne. « On peut avoir la meilleure Constitution du monde, mais la pire des réalités », dit-elle.

C’est il y a deux ans exactement que le « printemps arabe » a commencé, prenant un peu d’avance sur le calendrier. Le 17 décembre 2010, un jeune Tunisien s’immolait à la suite d’une altercation avec une représentante des forces de l’ordre. Entretien avec Maya Jribi, secrétaire générale du parti républicain de Tunisie et figure de premier plan de l’opposition.

« Il y a eu l’avant-17 décembre et il y a eu l’après-17 décembre. C’était clair qu’il s’était passé quelque chose d’extrêmement important en Tunisie et que ça allait amener un changement drastique. Est-ce que je voyais venir la chute de Ben Ali ? Absolument pas, et je ne pense pas qu’il y avait un seul Tunisien qui la voyait », se souvient Maya Jribi, qui dirige un des principaux partis d’opposition en Tunisie.
 
« Il est apparu clairement, dès les premiers moments, que les Tunisiens allaient se prendre en charge et que les gouvernants ne pourraient plus les traiter de la même manière. Je suis fière d’avoir accompagné ce mouvement dès les premières heures », ajoute-t-elle dans un entretien téléphonique depuis Tunis.
 
C’est dans son pays qu’a été donné, le 17 décembre 2010, le coup d’envoi de ce qu’il est convenu d’appeler le « printemps arabe », cette révolution sans doute inachevée qui a changé le visage de toute une région du monde. Il y avait eu des précédents en Tunisie, dont la grève des mineurs de Gafsa en 2008. Ce mouvement social était passé presque inaperçu dans les médias.
 
En 2010, le geste désespéré de Mohamed Bouazizi, le jeune vendeur de légumes qui s’est immolé à Sidi Bouzid, a immédiatement déclenché une réaction d’une ampleur incroyable. Les partis d’opposition et les syndicats, qui ont accompagné ce mouvement, se sont dit qu’il ne fallait pas répéter l’erreur de 2008, relate Maya Jribi. Le mouvement a d’ailleurs bénéficié de l’expansion encore récente des médias sociaux et des caméras intégrées aux téléphones portables. Quelques heures après que M. Bouazizi se fut immolé, les manifestations ont commencé à Sidi Bouzid.
 
« C’est un ras-le-bol généralisé, mais également toutes les étapes précédentes qui ont préparé le soulèvement. Et il y avait une telle détermination chez les jeunes qu’elle s’est imposée aux médias », poursuit Maya Jribi.
 
« L’acte de Bouazizi est un acte hautement symbolique qui voulait dire : “ça suffit, l’humiliation”. Les jeunes ont repris cela », ajoute la biologiste de formation.
 
Corruption répandue

Et de quoi se plaignaient-ils au juste, ces jeunes et, avec eux, une bonne partie de la population de la Tunisie et de toute la région ? « C’était l’exclusion, le fait de ne pas être considérés comme des citoyens à part entière », croit Mme Jribi qui ajoute : « C’était aussi un soulèvement contre la corruption. »
 
« Les gens se sont tout de suite solidarisés sur le terrain. Les manifestations grandissaient à vue d’œil, ce qui donnait toujours plus de force au mouvement. Quand c’était relaté dans les réseaux sociaux, les jeunes de Sidi Bouzid ne se sentaient plus seuls », poursuit la femme politique.
 
L’an dernier, les Tunisiens ont voté pour une Assemblée constituante. Les islamistes, menés par le parti Ennahda, ont remporté une pluralité des sièges et ils ont pu former le gouvernement de transition qui, selon Maya Jribi, « n’a pas fait preuve d’esprit démocratique ».
 
D’ailleurs, la Tunisie d’aujourd’hui est toujours affligée d’un fort chômage chez ses jeunes et d’une corruption très répandue, soit les déclencheurs mêmes du fameux printemps arabe.
 
« J’aurais vu un gouvernement fraîchement mis en place tendre la main à l’opposition. J’aurais vu un gouvernement prêtant une oreille attentive aux critiques des médias et de la société civile en cette période de transition. Malheureusement, nous avons vu une mainmise du gouvernement sur l’administration, ce qui est absolument inquiétant parce que cela vide cette dernière de ses compétences, ainsi qu’une confrontation tous azimuts entre le gouvernement et tous ceux qu’il traite de “minorité” et de “zéro virgule”, c’est-à-dire l’opposition, les syndicats et les médias. »
 
Contrairement à l’Égypte, où les islamistes ont remporté une proportion plus importante des voix et des sièges, la Tunisie devrait malgré tout se doter d’une nouvelle Constitution qui respecte les acquis de la modernité, notamment ceux des femmes, malgré le recul que les islamistes ont essayé de leur faire subir.
 
Maya Jribi fait remarquer que le projet constitutionnel « n’est pas venu du premier coup », mais qu’il est le fruit de manifestations citoyennes et d’« une belle synergie entre l’opposition et une société civile dynamique ».
 
Montée des extrémistes

D’ailleurs, « on peut avoir la meilleure Constitution du monde, mais la pire des réalités », rappelle la secrétaire générale du Parti républicain tunisien, qui déplore la montée des extrémismes, avec leurs appels au retour de la femme au foyer.
 
Selon elle, le gouvernement actuel « ferme les yeux sur les atteintes aux droits humains et sur les atteintes à la loi » ou, du moins, réagit trop tardivement aux gestes des extrémistes, qui se sont attaqués à des artistes, à des étudiants et, de façon générale, aux individus qui ne suivent pas tous les préceptes de la charia.
 
« Je ne peux parler d’attaques contre une femme précise, mais, dans certains quartiers populaires, les femmes se sentent obligées de s’habiller d’une certaine manière pour ne pas avoir à affronter ces groupes », ajoute Maya Jribi, qui s’empresse d’ajouter : « Nous ne parlons pas d’un retour aux atteintes aux droits humains, mais nous exigeons que les extrémistes ne soient pas placés au-dessus de la loi. »
 
« Les groupuscules extrémistes existaient avant la révolution. Plusieurs de leurs membres étaient emprisonnés. Nous avions d’ailleurs attiré l’attention sur les atteintes affreuses à leurs droits humains. Nous pensons que les attaques subies sous ben Ali ont renforcé ces mouvements », poursuit-elle.
 
La situation de la femme en Tunisie demeure-t-elle la meilleure dans le monde arabe ? Mme Jribi, qui explique son engagement politique par son « amour du pays » et son « féminisme », répond ceci : « Je n’aime pas donner des superlatifs qui ont été utilisés tous azimuts sous ben Ali. Sur le plan législatif, c’est vrai que la Tunisie est en avance sur les différents pays arabes. Elle l’a même été par rapport à certains pays européens, puisque les Tunisiennes jouissent du droit de vote depuis les années cinquante. »
 
Mme Jribi trouve par ailleurs « remarquable » la place que prennent ses consœurs dans l’espace public. « Ce n’est pas le propre de la capitale et des grandes villes ; vous trouvez la même chose dans les régions les plus éloignées. Ce qui manque à la femme, ici et ailleurs dans le monde, c’est la visibilité. Il nous revient, aux femmes politiques d’une certaine génération et d’une certaine expérience, de toucher les autres en leur disant : Yes you can », ajoute-t-elle en riant.
 
Le parti que dirige Maya Jribi résulte de la fusion de plusieurs formations centristes, qui ont tiré une leçon après les élections du 23 octobre 2011. Des centaines de milliers d’électeurs avaient alors « perdu » leur vote en l’accordant à de petites listes qui n’ont pas réussi à faire élire un seul député.
 
Maya Jribi se dit aujourd’hui « inquiète parce que la Tunisie est menacée par beaucoup de fléaux », mais tout de même optimiste, « parce que plusieurs partis et militants sont déterminés comme moi à ne pas baisser les bras et à mettre sur les rails la Tunisie démocratique, libre et citoyenne ».
1 commentaire
  • Johanne Fontaine - Abonnée 17 décembre 2012 09 h 24

    Vive la Tunisie

    Nous avons le regard
    braqué sur la Tunisie;
    c'est de la Tunisie
    que dépend
    le sort du monde arabe
    et par extention,
    le sort du XXIe siècle!

    Et honneur à la militante
    Maya Jribi.

    Johanne Fontaine